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Travail le soir, le week-end, pendant les vacances: les magistrats décrivent un quotidien sans fin

Les magistrats décrivent une souffrance au travail.

Les magistrats décrivent une souffrance au travail. - AFP

Le Syndicat de la magistrature a réalisé une enquête auprès des magistrats pour évaluer leur charge, leurs conditions de travail, ainsi que les conséquences sur leur vie privée.

Savez-vous combien d'heures vous travaillez chaque jour? Votre charge de travail a-t-elle un impact sur votre vie privée? Vous est-il arrivé de travailler le week-end en dehors de vos permanences? Voici quelques questions que les présidents de juridiction, les juges ou les procureurs ont reçu au mois de février dans leur boîte mail. 15 questions au total envoyées par le Syndicat de la magistrature, dans le but de "tenter d'objectiver" la charge, les conditions de travail ainsi que l'impact sur leur vie privée.

La conclusion de cette enquête est sans appel: "Nous avons perçu une magistrature au bord de la rupture et des professionnels ne tenant souvent plus que par passion pour leur métier, par conscience de l'importance de leur mission, ou par acharnement à faire face coûte que coûte", écrit le syndicat dans son rapport rendu public ce mardi par France Inter et que nous avons pu consulter. Une expérience que chaque magistrat a pu vivre "personnellement", de manière "individuelle", mais dont les conclusions étonnent.

"Je travaille chaque jour jusqu'à minuit"

Première surprise, le nombre de magistrats ayant répondu à cette enquête anonymisée, puisque près de 9% de la profession a renvoyé son questionnaire. "On a été surpris car souvent nous avons peu de réponse du fait que chacun est débordé par sa charge de travail, reconnait Anne-Sophie Wallach, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature. Par ailleurs, dans le cadre d'enquête professionnelle, il est rare d'avoir autant de réponses." 

Le second enseignement de ce rapport repose sur la souffrance au travail observée, découlant d'une accumulation des dossiers. "Ce sont des choses que nous vivons individuellement mais nous n'imaginions pas que cela représentait une telle quantité, ajoute Anne-Sophie Wallach. La souffrance, les burn out... nous avons été surpris sur le fond." En moyenne, les magistrats disent travailler 10 heures par jour. Un emploi qui ne s'arrête pas aux portes des palais de justice.

"Ayant un enfant à charge, je quitte tous les soirs le tribunal à 18 heures. Je ramène les dossiers et je travaille chaque jour jusqu'à minuit", témoigne anonymement une vice-procureur.

Impact sur la qualité du travail

Les conséquences sont aussi visibles les week-ends (plus de 40% des magistrats ayant répondu disent travailler au moins un week-end par mois) mais aussi pendant les congés (77,3% de l'échantillon disent avoir travaillé pendant leurs vacances). "Je travaille mieux pendant mes congés, donc je travaille pendant tous mes congés, même si ce n'est pas pendant toute leur durée", écrit le président d'une juridiction. Un substitut du procureur dit lui préférer "prendre un peu moins de congés" pour" ne pas se [me] sentir sous l'eau".

Les conséquences de cette charge de travail sont double. 78,25% des magistrats ayant répondu à l'enquête disent que cela à une conséquence sur la qualité de leur travail. Sentiment de "travail à la chaîne", obligation de "survoler certains dossiers"... La fatigue des professionnels peut également avoir "un impact sur la qualité" des décisions. Stress, angoisse, troubles psychiques et psychologiques sont aussi décrits majoritairement par les magistrats, sans pour autant conclure au fait qu'il y a une souffrance au travail. Côté vie privée, le constat n'est pas plus optimiste.

"Soirées et week-ends trop souvent sacrifiés. Vie sociale et culturelle pauvre. C'est cet impact qui m'insupporte. Je culpabilise soit à l'égard des mes proches en raison de mon indisponibilité, soit sur le plan professionnel lorsque finalement je choisis de privilégier ma vie privée", rapporte un vice-président de tribunal.

Le taux de vacance des postes "résiduel en 2020", promet la Chancellerie

A la lecture de ces résultats, le Syndicat de la magistrature réclame à la Chancellerie une véritable enquête sur la charge de travail des magistrats. "Quel temps représente un dossier pour un juge d'instruction, un procureur, avoir une idée du temps que chacun peut consacrer à un dossier", détaille Anne-Sophie Wallach. L'organisation réclame également plus de recrutements et plus de moyens, alors que la France consacre pour la justice en moyenne 65,9 euros par habitant, beaucoup moins que certains de ses voisins européens.

Les efforts sont déjà là, se défend la Chancellerie. L'évaluation de la charge de travail a déjà fait l'objet de nombreux échanges, explique-t-on, ajoutant qu'un outil plus performant serait mis en place dans les 2 ans à venir. "Une politique très volontariste de résorption de la vacance des postes est engagée, et se traduit sur le quinquennal par une augmentation du nombre de magistrats en juridiction", explique Youssef Badr, porte-parole du ministère de la Justice, estimant que le métier "implique de lourdes responsabilités, il suppose une mobilisation forte à la fois en temps mais aussi en mobilisation morale et intellectuelle". 

La Chancellerie cite les mesures déjà prises (numéro vert au bénéfice des personnels du ministère, possibilité d’intervention d’un psychologue du travail...) ainsi que les 350 auditeurs de justice, sortis de l'Ecole nationale de la magistrature, qui ont pris leur premier poste en septembre 2018. Il y en aura autant en septembre prochain.

"Le taux de vacance se réduit et sera résiduel en septembre 2020", promet-il.
Justine Chevalier