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Pourquoi les chiffres de la délinquance ont-ils augmenté en France en 2019?

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Le nombre de cas de violences sexuelles, d'homicides ou encore de coups et blessures a nettement augmenté en 2019. Une hausse de la délinquance en France qu'il faut nuancer, en partie, avec une libération de la parole, notamment dans les affaires d'agressions sexuelles ou de violences intrafamiliales.

Ce sont des chiffres passés quasiment inaperçus lors de leur publication. En décembre dernier, l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales rendait public son "étude annuelle de victimation". Une étude qui montre que les violences sont en hausse en France entre 2016 et 2018. Une tendance qui s'est poursuivie en 2019. Là encore, cette hausse n'a suscité que peu de réactions, avant la sortie médiatique de Xavier Bertrand ces derniers jours, quand le président de la région Hauts-de-France s'en est pris au "fiasco" de la politique sécuritaire du gouvernement.

L'année 2019 a en effet été marquée par une forte hausse de la délinquance. Selon les chiffres d'Interstats, le service de statistiques du ministère de l'Intérieur, qui a publié un premier aperçu du taux de criminalité en France pour l'an passé, plusieurs indicateurs de cette délinquance sont en hausse: +9% d'homicides, +12% de violences sexuelles, +8% de coups et blessures volontaires, ou encore +11% de cas d'escroquerie. Des chiffres calculés sur le nombre de plaintes déposées l'an dernier.

Moins de missions de sécurité publique

La situation explose quand il s'agit de délinquance sur la voie publique. Dégradations, agressions, "le niveau général de violence augmente en France", note Guillaume Farde, maître de conférence à Science po et consultant sécurité à BFMTV. Le cas de Paris est particulièrement représentatif: l'an dernier, les atteintes aux biens, qui constituent largement la plus grande part de la délinquance, ont augmenté de 12,01%, pour atteindre les 245.250. Les vols à la tire ont bondi de près de 32%, ceux commis dans le métro de plus de 42,5%. Les cambriolages de commerces ou d'entreprises dans la capitale ont grimpé de plus de 6%. 

Cette tendance s'explique en partie par la surmobilisation des policiers lors des manifestations des gilets jaunes. Au fil des semaines de mobilisation, les policiers, ceux notamment affectés aux missions de police secours ou aux patrouilles en tenue dans les rues, ont été sollicités pour participer au dispositif d'encadrement des rassemblements. Les officiers de police judiciaire, normalement concentrés sur les enquêtes, ont travaillé sur les enquêtes concernant des faits commis lors des manifestations. 

"Avec le surengagement des policiers lors de la mobilisation des gilets jaunes, il n'y a plus de sécurité publique, ce qui a pour conséquence la hausse générale de la délinquance", poursuit Guillaume Farde.

Libération de la parole

Cette mobilisation massive le week-end a des conséquences également sur la hausse des homicides, selon le service de statistiques du ministère de l'Intérieur. Cette augmentation de 9% au niveau national s'expliquerait par la hausse des règlements de comptes, qui sont eux-mêmes liés au trafic de stupéfiants, principalement à Marseille et Paris.

"Il y a un principe de vase communiquant, depuis plus d'un an et trois mois toute la réserve policière est mobilisée pour les manifestations gilets jaunes, ce qui se traduit par 50% des commissariats de voie publique vidés le week-end (...) et vous avez des policiers qui ne sont pas dévoués à du maintien de l'ordre qui sont mis sur les dispositifs", explique Rocco Contento, du syndicat Unité SGP police.

Pour plusieurs indicateurs de la délinquance, l'explication serait également conjoncturelle, avec un phénomène de libération de la parole, estiment les autorités. Déjà, l'année 2018 avait vu le chiffre des viols en France bondir de 19%, sous l'effet du mouvement #MeToo. Une prise de conscience collective des violences faites aux femmes, les incitant à davantage porter plainte. De son côté, la police et la gendarmerie a renforcé la formation des agents pour améliorer l'accueil des victimes et la prise en compte de leur parole. Au total, 54.100 plaintes ont été déposées pour des violences sexuelles, dont 22.900 pour viol.

Taux d'élucidation en hausse

Concernant la hausse des coups et blessures, l'explication serait identique. En 2019, 260.000 plaintes pour des violences volontaires ont été enregistrées. Les violences dans le cercle familial constituent la moitié des cas et leur nombre a augmenté de 14% entre 2018 et 2019. Cette hausse significative pourrait s'expliquer par le Grenelle des violences conjugales qui s'est achevé au mois de novembre avec une cinquantaine de mesures censées notamment enrayer le fléau des féminicides.

"Pourtant, ce chiffre sous-estime le phénomène des violences puisque selon les enquêtes de victimisation (...) la majorité des victimes ne déclarent pas les faits à la police ou à la gendarmerie", note Interstats.

Ce mardi, Christophe Castaner, invité de BFMTV, a répondu à Xavier Bertrand. "Je ne crois pas à la politique du chiffre, on peut faire tout dire aux chiffres, a dénoncé le ministre de l'Intérieur. Je vais vous donner un exemple, les vols à main armée ont baissé, ils n'ont jamais été aussi bas. Les vols violents n'ont jamais été aussi bas, ils ont baissé de 9%." Le locataire de Beauvau préfère mettre l'accent sur les taux d'élucidation, en hausse. Il cite notamment les saisies de l'OFAST: 700 kilos de cocaïne en Gironde, 500 kilos à Rungis. A Paris, le taux d'élucidation des cambriolages, par exemple, a augmenté de 14,5%.

"Les taux d'élucidation sont en hausse, donc ça veut dire que la police nationale travaille, rappelle d'ailleurs Rocco Contento.

Manque d'effectifs

Certains indicateurs sont en baisse, comme les vols de véhicules, les vols d’accessoires de véhicules ou encore les destructions et les dégradations volontaires par exemple. "On a mis en place la police de sécurité du quotidien, c'est une belle idée mais il faut de la ressource, il faut y mettre les moyens et donc une volonté politique", insiste le représentant d'Unité SGP Police. Car depuis plusieurs mois, les policiers se mobilisent et expriment leur colère. Unis, les syndicats ont manifesté massivement en octobre dernier, notamment pour dénoncer le manque d'effectif et le manque de moyens.

"La suppression de 13.000 postes entre 2005 et 2001 se fait encore sentir, note Guillaume Farde. La promesse de campagne d'Emmanuel Macron de recruter 2.000 policiers par an est respectée, mais les effectifs ne sont pas revenus au niveau d'avant."

Le ministre de l'Intérieur met aussi en avant la hausse du budget de la sécurité d’un milliard d'euros depuis 2017 et "juste pour la police de 388 millions d'euros". Pour autant, le poste "investissement", qui regroupe les dépenses concernant les commissariats ou le parc automobile, baisse de près de 24%. Les dépenses de fonctionnement, elles, diminuent de 16%. Cela concerne notamment l'achat de matériel.

Justine Chevalier