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Paris: au procès des policiers de la bac du 18e, des écoutes d'interpellations "insoutenables"

Un fonctionnaire de la BAC, à Paris, le 16 novembre 2020.

Un fonctionnaire de la BAC, à Paris, le 16 novembre 2020. - THOMAS COEX / AFP

Six policiers sont jugés notamment pour "corruption" et "trafic de stupéfiants." Ce mercredi était consacré à l'écoute des sonorisations de leur véhicule, révélant des pratiques "salissantes pour la profession."

Le tribunal de Paris a embarqué ce mercredi à bord du véhicule de la BAC du 18ème arrondissement. Au fil de la diffusion des sonorisations, il a découvert le chantage instauré par les policiers auprès de dealers de la Goutte d’Or pour assurer leur protection. Il a supporté les extraits "insoutenables" d’une arrestation brutale au cœur de "la colline du crack", ce campement du nord de la capitale où errent toxicomanes et trafiquants. Entre messages injurieux et scènes violentes se sont dessinées les pratiques "d’assurance" et "d’habillage" pour lesquelles sont, entre autres, poursuivis ces six policiers devant la justice. Et la défense a parfois cédé.

Du "bluff", "un jeu de rôle"

Le premier extrait sonore de l’enquête IGPN à être diffusé est une conversation au printemps 2019 entre le principal prévenu, Karim M., et un trafiquant du quartier baptisé "La boule". "Je vais pas te prendre en traître, je vais pas tarder à te sauter (...) On travaille jamais sans assurance sur la placette", peut-on entendre. Le brigadier est accusé d’avoir organisé le racket de dealers, en offrant la protection à ceux qui payaient et en arrêtant ceux qui refusaient. Dans le box, celui qui a gagné le surnom de "Bylka" (Kabyl en verlan) maintient sa version: "C’était une façon de le déstabiliser", assure le baqueux à la silhouette trapue. Et la présidente d’insister sur l’expression "assurance":

"L’assurance, c’est un fantasme dans la tête de tous les dealers. Ils pensent que quand tu te fais attraper, la personne qui a le territoire d’en face a une assurance en payant des policiers. Je me sers de ce fantasme."

Ce n’était que du "bluff", "un jeu de rôle", du "théâtre", répète inlassablement Karim M. "Vous les confortez dans ce fantasme", tranche la juge.

"Ça s’appelle de la séquestration"

Au même trafiquant interpellé quelques jours plus tard, les menaces des policiers ne sont plus déguisées:

"Tu crois que c’est un hasard si tu n’as pas été emmené hier? Aujourd’hui tu es assis dans cette caisse, réfléchis un petit peu. (...) Tu veux que ta maman fasse une crise cardiaque quand elle ira te voir au parloir? Tu veux qu’elle rejoigne ton papa (décédé)?"

Une fois le dealer en dehors du véhicule, les agents se gaussent de ce "mec un peu vulnérable" qui a transpiré de panique sur la banquette arrière. Ils méprisent "ce clébard" auquel ils prétendent n’avoir voulu soutirer que des renseignements, et non de l’argent. Cette procédure, contraire à la déontologie qu’on attend de représentants des forces de l’ordre, se fait en dehors de tout cadre légal, souligne la procureure. "Il est avec trois policiers dans un véhicule, privé illégalement de sa liberté. Ça s'appelle de la séquestration."

"Ce n’était pas prémédité"

Le tribunal revient ensuite sur deux opérations de stupéfiants aux circonstances pour le moins troubles. Lors de la première, un individu est interpellé avec deux galettes de crack et un couteau, puis relâché sans poursuite. La justice soupçonne les policiers d’avoir néanmoins gardé avec eux la marchandise, pour pouvoir la placer sur un autre individu à son insu. C’est la technique dite de "l’habillage". Alexandre C. s’avance à la barre, il tousse et s’adresse à la présidente:

"Je vais revenir sur mes propos, je vous confirme que j’ai bien gardé sur moi les galettes de crack. (...) Je n’avais pas l’intention de le faire, ce n’était pas prémédité."

Problème, cette même quantité de drogue a été retrouvée par la même équipe, à la même période, sur un individu que l’on nommera M. D., repéré sur la colline du crack. Son arrestation, lors de laquelle il subit de nombreuses violences, a été intégralement enregistrée par les sonorisations du véhicule.

Un punching-ball

Derrière la sirène assourdissante du gyrophare, on entend les coups reçus par M. D. dans la voiture. Les insultes fusent: "fils de pute, va", "on va venir vous défoncer bande d’enculés de vos mères." Et des coups, encore des coups. C'était "un punching-ball, c’est insoutenable", souffle la présidente.

Les policiers rappellent que la colline du crack, où se sont déroulés les faits, est une zone particulièrement difficile pour les forces de l'ordre. Ils venaient de subir des jets d’excréments, une trottinette avait été projetée sur leur pare-brise. Une scène à peine croyable aux portes de la capitale. Face à ce déferlement, ils avouent avoir perdu pied.

En début de soirée, Alexandre C. reconnaît avoir placé la drogue dans les affaires de M. D. Le fonctionnaire tente, laborieusement, de se justifier par la politique du chiffre imposée par la hiérarchie: "On nous demande constamment d’aller sur la colline et d’interpeller." Il dit avoir vu avec certitude M. D. avaler sa drogue, comme pour se dédouaner de l’avoir piégé avec une autre marchandise. L'individu, non présent à l'audience, a depuis été condamné pour des faits de violences et de consommation de stupéfiants à 18 mois de prison ferme. "Ça ne vous a pas empêché de dormir?", s’étrangle la présidente. "C’est salissant pour la profession, pour les citoyens, pour nous tous", conclut-elle.

Esther Paolini Journaliste BFMTV