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Face aux images et aux réseaux sociaux, la police sous tension

Image extraite d'une des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, dans laquelle des CRS utilisent du gaz lacrymogène sur des manifestants au sol.

Image extraite d'une des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, dans laquelle des CRS utilisent du gaz lacrymogène sur des manifestants au sol. - Capture BFMTV

Les images de l'opération d'évacuation de militants écologistes vendredi à Paris, ont suscité une vague d'indignation. Pour certains, "elles jettent en pâture les policiers de terrain" tandis que pour d'autres, elles illustrent une police qui a maintenant "carte blanche”.

“Cher gouvernement français, pouvez-vous m’expliquer ces images insoutenables?” Marion Cotillard réagissait à l’intervention de police visant à déloger plusieurs dizaines de militants écologistes vendredi sur le pont de Sully dans le Ve arrondissement de Paris. Ces derniers bloquaient la route afin de dénoncer l’inaction climatique du gouvernement.

Durant l’opération, les membres de l’association Extinction Rébellion ont été aspergés à bout portant par du gaz lacrymogène. Cette utilisation a suscité une vague d’indignation auprès de personnalités telles que l’actrice, mais aussi de nombreux anonymes qui ont assisté à l’opération en direct sur les réseaux sociaux.

Des précédents

Ce n’est pas la première fois que des policiers français sont filmés en train d’utiliser du gaz lacrymogène sur des manifestants pacifiques. Comme le rappelle l’INA, du personnel soignant avait été réprimé lors d’une manifestation d’infirmières en 2010 à Montpellier avec du gaz lacrymogène directement au visage.

Trois ans plus tard, une polémique était née après l’usage de gaz lacrymogène contre des opposants au mariage pour tous au cours d’un rassemblement à Paris, en mars 2013. 

L’indignation signifie-t-elle que l’action était illégale? Le code pénal indique "qu'un attroupement peut être dissipé par la force publique après deux sommations de se disperser restées sans effet" et que "les représentants de la force publique (...) peuvent faire directement usage de la force si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux ou s'ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu'ils occupent." 

Pour le reste, chaque partie défend bien sûr ses arguments. Les syndicats de police rappellent que “la manifestation n’était pas autorisée, qu’il y avait une occupation illégale de la chaussée et une entrave à la circulation”, insiste Gregory Joron, secrétaire national CRS- Unité SGP Police.

À l’inverse, Maître Arié Alimi, avocat spécialisé dans les violences policières qui défend notamment Geneviève Legay et Jérôme Rodrigues, assure à BFMTV.com que “les policiers n'ont l’autorisation de faire usage de gaz lacrymogène qu’à une certaine distance” et seulement s’ils font face à une foule agressive.

L’enquête préliminaire pour "violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique" confiée à l’IGPN lundi permettra peut-être de trancher.

La chaîne de commandement dans l'ombre

Comme sur le pont de Sully, les images de l’opération de police lors de la fête de la musique à Nantes, durant laquelle un jeune a disparu, font débat au sein même des rangs des fonctionnaires. “Il y avait-il une urgence à agir?”, s’interroge Philippe Capon, secrétaire général d’UNSA Police. Ce dernier refuse toutefois de rejeter la faute sur ses collègues.

“La police est intervenue parce que des ordres ont été donnés. Seulement ceux qui les donnent ne sont jamais directement exposés.” 

Il s’insurge contre ces vidéos qui “jettent en pâture les policiers de terrain alors que ce sont les préfectures et l’Intérieur qui décident.” Face à des images violentes, la chaîne de commandement à l’origine de l’intervention reste, elle, dans l’ombre. Un problème que reconnaît aussi le défenseur des victimes de violences policières:

“Dans les procédures, ce seront eux qui seront reconnus pénalement responsables. C’est eux qui vont tout prendre”, jure Maître Arié Alimi, tout en ajoutant qu’à Paris, depuis l’arrivée du nouveau préfet de police Didier Lallement, “les fonctionnaires ont carte blanche.”

"L’acceptabilité sociale” de l’opération

Si la légalité de l’intervention fait débat, elle n’a de toute façon que peu de poids face à ce qu’Arnaud Mercier, professeur à l’Université Paris 2- Panthéon- Assas nomme “l’acceptabilité sociale” de l’intervention.

D’après lui, l’indignation du public vient du fait que l’opération vise “des personnes pacifiques” défendant une cause pour laquelle “la société a de l'empathie”, à savoir l’écologie. Mais aussi, et surtout, que l’événement intervient à un moment où “la sensibilité est exacerbée par des mois de manifestations de gilets jaunes.”

Du côté des forces de l'ordre, on reconnaît volontiers que ces images creusent encore le fossé entre police et citoyens. Gregory Joron accable d'ailleurs la police nationale qui a “des problèmes de communication”. Mais il dénonce aussi la multiplication de “vidéos décontextualisées”, où les sommations ne sont pas filmées.

“Je comprends que les extraits puissent choquer, mais ils ne sont pas replacés dans leur contexte”, regrette-t-il.

Impact médiatique

Près de dix mois après le début du mouvement des gilets jaunes, les forces de l’ordre ne peuvent en tout cas plus faire l’impasse sur la répercussion médiatique de leurs opérations de maintien de l’ordre.

“Alors que le citoyen est son propre média, les policiers sont condamnés à affronter ce genre d’image”, estime Arnaud Mercier.

Pointer des vidéos partiales ne suffira pas “comme ligne de défense pour ne pas affronter le débat de fond”, conclut-il. Une question brûlante, alors que Christophe Castaner doit dévoiler en septembre les conclusions de la concertation lancée en juin pour faire évoluer les doctrines du maintien de l’ordre. 

Esther Paolini