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Entre aveux et incohérences, le procès de la grotte sanglante doit "lever le voile sur l'horreur"

La cour d'assises du tribunal de Montpellier.

La cour d'assises du tribunal de Montpellier. - PASCAL GUYOT

Rémi Chesnes est accusé d'avoir utilisé Audrey Louvet pour attirer Patrick Isoird dans une grotte et le tuer. Il nie fermement les faits reconnus par la co-accusée qui multiplie les incohérences.

L'une a avoué, l'autre nie en bloc. Audrey Louvet et Rémi Chesne sont jugés à partir de ce lundi devant les assises de Montpellier pour l'assassinat de Patrick Isoird, retrouvé mort dans une galerie souterraine de Sète. Surnommée l'affaire de la "grotte sanglante", l’enquête débute le 23 juin 2014 avec la disparition du Sétois de 49 ans. Ce jour-là, ce chauffeur employé par l'hôpital de la ville depuis 1998, quitte son travail à 16h25 pour rejoindre une femme avec qui il vient de renouer.

Celle-ci se prénomme Audrey Louvet. Six ans plus tôt, elle a eu une relation amoureuse éclair avec Patrick Isoird avant de ne plus donner de nouvelles.

"Je l'avais recroisé une fois en ville et je me suis demandé ce qu'il était devenu", explique-t-elle aux enquêteurs lors de sa première audition.

Son témoignage intéresse les policiers car elle semble être la dernière personne à l'avoir vu vivant.

Crime commis "sous l'égide de la vengeance"

Elle raconte qu’un ami, qu’elle a croisé par hasard, l’a déposée en voiture à son point de rendez-vous. Le nom de Rémi Chesnes est alors prononcé pour la première fois dans cette affaire qui va se concentrer sur les relevés téléphoniques des deux principaux suspects.

Il en ressort que les échanges entre Audrey Louvet et Rémi Chesnes se multiplient depuis le mois de février 2014: ils cumulent 30 échanges téléphoniques, 11 appels en absence et 293 SMS. Des appels et/ou textos entre Rémi et Audrey précèdent ou suivent "presque systématiquement" les prises de contacts, en juin, de la quadragénaire avec Patrick, notent les enquêteurs.

En l’absence de corps, le mystère autour de la disparition de Patrick Isoird s’épaissit et l’autorité judiciaire décide de placer Audrey Louvet et Rémi Chesnes en garde à vue, le 7 juillet, pour enlèvement et séquestration. Tous deux maintiennent leur version: une simple coïncidence les a mis sur le même chemin, avant de se séparer ce jour fatidique.

Mais l’enquête prend une autre tournure quand, le 17 juillet, le corps de la victime est retrouvé dans une grotte sous le Mont Sainclair, à proximité du cimetière Le Py. Patrick Isoird a été tué de deux coups de fusil avant d’être carbonisé.

"Quel qu’ait été l’auteur du crime, il l’a commis sous l’égide de la passion et de la vengeance", conclut l’un des experts psychiatres commis par les magistrats instructeurs.

L'adultère au coeur de l'enquête

Au fil des investigations, un mobile se dessine et le binôme est mis en examen. Rémi Chesnes se serait servi d’Audrey Louvet pour attirer Patrick Isoird dans le souterrain et l’aurait achevé. Les enquêteurs soupçonnent le coiffeur d’avoir voulu se venger du chauffeur hospitalier pour avoir eu une liaison en 2009 avec son épouse qui s’est ensuite suicidée.

"C’est bien moi qui ai emmené Patrick Isoird à la grotte sur la demande de Rémi Chesnes qui m’a fait croire qu’il lui devait de l’argent (...) Il est rentré, il m’a dit 'vas-t’en', il avait un masque (...) Je suis partie, je ne savais pas ce qui allait arriver à Patrick (...) Il a gâché ma vie, celle de mes enfants. La famille de Patrick a besoin de savoir la vérité", raconte Audrey Louvet lors d'interrogatoires.

Pour Rémi Chesnes, c’est la douche froide. "Je ne vois pas pourquoi j’aurais fait une chose pareille (...) Je ne suis pas violent et pas du tout rancunier (...) Je suis incapable de faire ça", se défend-il avant d’entamer une grève de la faim de deux semaines en décembre 2016. Mais pour les enquêteurs, l’implication du duo - un temps amant - est limpide.

Données téléphoniques suspectes

Outre les nombreux échanges téléphoniques, ils opposent à Rémi Chesnes la liste des mots tapés au clavier de son téléphone portable. Un lexique suspect s’enchaîne: "Alibi", "attirer", "cimetière", "essence", "preuve". "Il y a des mots que je me rappelle avoir cherché pour l’orthographe, d’autres pas du tout. Est-ce-qu’il n’y en a pas où on tape le début du mot et, tout seul, ça en écrit un autre?" tente-t-il, rejetant fermement les accusations.

"Ce dossier est à charge, tout m'accable et on ne cherche rien pour m'en sortir et trouver d'éventuels coupables", ajoute-t-il, persuadé d'être victime de rumeurs. "Le dossier est monté avec ce que les médias disent (...) On a fait de ma vie un scénario (...) Il n'y a rien qui concorde."

Mais pour Me Jean-Marc Darrigade, avocat du frère de la victime, il existe des "coïncidences insurmontables" dans cette affaire.

"Avant d’être éteint, le téléphone de Rémi Chesnes le localise, le jour du meurtre, dans une zone qui domine la grotte où le corps a été retrouvé. On sait aussi qu’il a cessé tout contact avec Audrey Louvet dès que celle-ci a été convoquée au commissariat. Et puis, il ne faut pas oublier qu’en accusant Rémi Chesnes, Audrey Louvet s’accuse aussi elle-même. Pourquoi ferait-elle cela si ce n’était pas la vérité?", détaille l’avocat joint par BFMTV.com.

Incohérences et revirements

Toutefois, des failles subsistent dans le dossier d’accusation. Aucun ADN n’a été retrouvé sur le lieu du meurtre, pas plus que l’arme du crime. Par ailleurs, le récit rapporté par Audrey Louvet est fluctuant. Si elle affirme dans un premier temps avoir vu Rémi Chesnes entrer dans la grotte sans arme, elle prétend ensuite que l'homme - détenteur d'un permis de chasse - avait un fusil.

"Il a pointé son fusil vers nous (Audrey Louvet et Patrick Isoird, ndlr), il m’a obligé à attacher Patrick en pointant le fusil sur moi. (...) Après il m’a dit 'casse-toi ou je te tue'", raconte celle qui aurait accepté de jouer l’appât pour 150 ou 200 euros, là aussi, la somme est changeante.

Face à ces incohérences, l’un des avocats de Rémi Chesnes, Me Luc Abratkiewicz, nous confirme que son client continue de clamer son innocence et conteste la parole de la co-accusée qui a été remise en liberté conditionnelle en juin dernier, le délai de sa détention provisoire étant échu.

"Je ne le lâcherai pas"

Les parties civiles espèrent que ce procès - retardé de plusieurs mois à cause de l’épidémie de Covid-19 - permettra de démêler ce nœud.

"Je pense que Rémi Chesnes est dans l’incapacité de dire la vérité car elle est trop lourde à vivre. En revanche, Audrey Louvet s’est déjà bien enfoncée dans cette grotte mais elle a encore un peu de chemin à parcourir. Il faut lever un voile de plus sur l’horreur et expliquer ce qui s’est passé dans les dernières minutes qui ont précédé la mort de Patrick Isoird", escompte Me Darrigade.

La mère de Rémi Chesnes reste quant à elle persuadée de son innocence. Durant la procédure elle avait statué: "Je ne le lâcherais pas s’il était coupable et là, je sais qu’il ne l’est pas donc, je le lâcherai encore mois."

Ambre Lepoivre Journaliste BFMTV