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Affaires de pédophilie dans l'Eglise: comment travaillent les enquêteurs

Le clocher d'une église - Image d'illustration

Le clocher d'une église - Image d'illustration - AFP

Depuis plusieurs mois, les enquêtes de police et gendarmerie se multiplient pour des affaires de pédophilie qui touchent l'Eglise catholique, avec, au bout, les premières condamnations de justice. Les services ont dû faire face à cette libération de la parole, et comptent sur les victimes pour les aider dans leurs investigations.

Ce jeudi, une première décision de justice est tombée dans ce dossier emblématique de pédophilie dans l'Eglise catholique qu'est l'affaire du père Preynat. Le cardinal Barbarin, supérieur de ce prêtre accusé d'avoir abusé sexuellement de centaines d'enfants scouts, a été condamné à 6 mois de prison avec sursis pour "non-dénonciation". Un coup de tonnerre dans l'institution catholique qui fait suite à d'autres condamnations. En novembre dernier l'ancien évêque d'Orléans a, lui, écopé de 8 mois de prison pour avoir couvert les agissements d'un prêtre, condamné à 2 ans de prison. Dans les dossiers de pédophilie, la dernière condamnation remonte au 1er mars: un prêtre de Perpignan a écopé de 15 ans de prison pour "viols" et "agressions sexuelles".

Pas de cellule dédiée

Si les jugements qui concernent des affaires de pédophilie dans l'Eglise catholique se multiplient ces dernières semaines, c'est le résultat de plusieurs mois, voire années, d'enquête menée par les services de police et de gendarmerie. Aucun groupe ou aucune cellule dédiée n'a été créée pour gérer ces enquêtes, qui peuvent s'apparenter à celles menées lorsque les abus se sont déroulés dans le cercle familial.

Depuis deux ans, le groupe central de victimes mineures, en charge des dossiers sensibles ou d'envergure nationale ou internationale ou encore qui concernent des professions en contact avec des enfants, a par exemple entre les mains 5-6 dossiers de prêtres abuseurs, dans différents pays.

Des langues qui se délient à l'âge de 30 ans

C'est donc naturellement que ce service se retrouve en charge de l'affaire de la communauté des prêtres de Riaumont. Dans cette enquête, cinq types de délits sont visés: violences habituelles, viols sur élèves, viols entre élèves couverts par la communauté, abus sexuels entre élèves et détention d'images pédopornographiques. Ces faits, qui se seraient déroulés dans cette communauté composée d'un monastère et d'un village d'enfants près de Liévin, dans le Pas-de-Calais, datent des années 90. Vingt ans après les langues se sont déliées. Une situation similaire à l'affaire Preynat, aux deux affaires d'Orléans... à quasiment toutes les affaires de pédophilie dans l'Eglise.

"C'est vers l'âge de 30 ans que les victimes parlent le plus, quand elles sont installées, quand elles ont une vie de famille stable, les souvenirs remontent quand la personne est prête à assumer, à faire face à l'entourage qui souvent n'est pas au courant", note la capitaine Véronique Béchu, cheffe du groupe central des mineurs victimes, qui dépend de l'Office central de répression contre la violence aux personnes (OCRVP).

A l'instar de nombreuses affaires de pédophilie, qui peuvent toucher notamment le cercle familial, les abus sexuels commis par des prêtres ont été passés sous silence et ont fait l'objet d'un déni. "La figure du prêtre donne une aura particulière, la famille éprouve un affect particulier pour lui, poursuit la capitaine. C'est quelqu'un qui peut venir déjeuner le dimanche dans la famille, c'est gratifiant pour les parents comme pour les enfants". De nombreux témoignages ont en effet rapporté le sentiment d'importance de ces petits garçons de 7, 8 ou 9 ans en attirant l'attention d'un homme d'Eglise, figure centrale d'une communauté.

Preuves détruites, absences d'éléments matériels

Que l'enquête soit menée par des services locaux d'investigation ou par l'OCRVP, les enquêteurs sont toutefois confrontés à un problème pour constituer un dossier solide d'accusation: l'absence de preuves matérielles et l'impossibilité de réaliser des prélèvements en raison de l'ancienneté des faits. A cela s'ajoute pour ces affaires anciennes le risque de prescription, le risque que le prêtre dénoncé soit décédé, et surtout le risque de destruction de preuves par l'Eglise, alertée de certains agissements passés sous silence. 

"Je ne peux pas dire qu’il n’y en ait pas eu, reconnait Monseigneur Pontier, président de la Conférence des évêques de France. Il serait étonnant qu’il n’y en ait pas eu. Nous étions dans une culture du secret, et donc il se peut très bien que des archives aient été détruites".

Les témoignages comme matière première

L'ouverture même des enquêtes, face à des années d'omerta des autorités religieuses, est alors principalement liée aux témoignages des victimes devenus quasiment inéluctables dans ce type de dossier. De nombreux policiers s'accordent pour dire que cette libération de la parole initiant des enquêtes et le poids des associations dans le déroulé des enquêtes est une première. Une fois la première pierre posée, les services de police poursuivent leur travail de manière plus classique avec le passage au crible de la vie des mis en causes, et notamment les ordinateurs.

"L'élément central, c'est le témoignage qui initie l'enquête car il dépasse sa peur de ne pas être cru, insiste la cheffe de groupe. Par la suite, la chape de plomb se soulève. Lorsque l'on recueille des témoignages pour obtenir des éléments de recoupement, il y a un véritable soulagement des victimes quand on les contacte".

La prépondérance des victimes

A Lyon, les dénonciations et le combat des victimes, tous anciens scouts, sont à l'origine de la mise en cause de Bernard Preynat, mis en examen en 2016 pour "agressions sexuelles". "Nous sommes tombés sur un enquêteur d'une rigueur et intelligence incroyables, se félicite François Devaux, président de l'association La Parole libérée. Ce policier a mis du temps à comprendre notre démarche de médiatisation mais quand il a vu l'avalanche de témoignages que cela a provoqué, nous avons travaillé ensemble". D'une plainte pour des faits prescrits, ce sont des centaines de victimes qui se sont confiées sur le site internet de l'association.

Aujourd'hui, l'association lyonnaise est devenue une véritable porte d'entrée, un relais entre victimes d'abus sexuels commis par des prêtres et services judiciaires. "C'est ma responsabilité quand on me révèle des faits de les signaler", note François Devaux.

Entre La Parole libérée et le groupe central des mineurs victimes s'est noué une sorte de partenariat. "Nous collaborons, se réjouit le président de l'association. Avec l'accord des victimes, nous alertons les services de police". "Lorsque nous sommes contactés, nous pouvons alerter les juridictions locales, enquêter sur d'autres faits ou élargir les enquêtes à l'étranger", abonde la capitaine Béchu.

2% des prêtres concernés

Les premiers procès se sont multipliés ces dernières semaines. Entre 2017 et 2018, 129 clercs, prêtres et diacres, ont été mis en cause, selon le rapport de l'Eglise catholique, Lutter contre la pédophilie. Sur cette même période, 10 ont été mis en examen. Côté justice canonique, 49 ont été suspendus provisoirement de tout ou en partie de l'exercice de leur ministère. "Les évêques ont pris la mesure des conséquences immenses de la pédophilie dans la vie personnelle, la psychologie et la vie spirituelle de ceux qui ont été victimes", a écrit Monseigneur Pontier, qui évoquait il y a quelques jours de "2% de prêtres qui seraient tombés dans ce genre de faits".

Les autorités ecclésiastiques, saisies par ces révélations, et notamment celles sur le père Preynat en 2015, ont mis l'accent sur l'accompagnement des victimes. En avril 2016, une adresse mail pour effectuer des signalement a été créée. En juin de la même année, une cellule permanente de lutte contre la pédophilie était lancée, un mois avant la mise en ligne d'un site internet qui a été lancé avec le contact direct des évêques.

Cellules d'écoute, actions de sensibilisations... l'Eglise assure vouloir "faciliter la dénonciation des faits de pédocriminalité et le suivi judiciaire de leurs auteurs". Depuis janvier 2017, l'institution dit avoir reçu 211 témoignages de victimes. Un chiffre qui serait bien loin de la réalité du phénomène, selon les enquêteurs.

Justine Chevalier