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Traduire des mangas, un défi à l’heure des "scantrads", les traductions pirates

Jujutsu Kaisen

Jujutsu Kaisen - Jujutsu Kaisen © 2018 by Gege Akutami - Shueisha Inc.

Les "scantrads", ou traductions pirates de mangas, sont considérés par certains lecteurs comme étant plus valables que la version officielle. Le phénomène peut virer à des cas de harcèlement de traducteurs sur les réseaux sociaux.

La traduction permet de s'approcher de l'essence d'une œuvre. Elle nécessite aussi pour celui ou celle qui la pratique, de devoir prendre des décisions souvent radicales, pour mieux servir le texte d'origine. En manga, ce travail relève du sacerdoce, tant les fans peuvent être au mieux pointilleux, au pire agressif.

Les "scantrads", ces traductions pirates qui pullulent sur le Web depuis les années 1990, ne font qu'accentuer ce phénomène. Disponibles des mois voire des années avant les tomes reliés, les "scantrads" de séries emblématiques (Jujutsu Kaisen, Dragon Ball Super), souvent réalisés à partir de traductions anglaises ou même chinoises, sont désormais considérés par certains lecteurs comme étant plus valables que la version officielle. Ces derniers ne manquent d’ailleurs jamais de critiquer l’éditeur, pour lui faire savoir que sa traduction n’est pas juste.

"Plus le titre est populaire et connu des fans, plus ce genre de réactions est courante, mais ce n’est pas nouveau", rappelle Ahmed Agne, le patron de Ki-oon, qui édite notamment Jujutsu Kaisen. "Ce qui a changé, c’est qu’avec l’implantation des réseaux sociaux, on apostrophe beaucoup plus les traducteurs, et parfois les lettreurs et les éditeurs. Ce schisme-là existe en manga depuis le début. Avant, il était plus circonscrit et anonyme, parce que ça se passait sur des forums d’initiés."

"Il n’y a pas une version qui est moins bonne que l’autre"

À l’heure des réseaux sociaux, ce phénomène vire souvent au harcèlement. Traductrice depuis vingt ans de titres comme Dragon Ball ou Jujutsu Kaisen, Fédoua Lamodière a pu observer de près cette évolution. Elle voit depuis quelques années certains amateurs de mangas se radicaliser: "J’ai l’impression de me heurter à des murs. J’ai beau expliquer ma démarche, j’ai vraiment l’impression que dans la tête de certaines personnes, il ne peut y avoir qu'une seule traduction possible."

Jujutsu Kaisen
Jujutsu Kaisen © © 2018 by Gege Akutami - Shueisha Inc.

Or, comme elle le rappelle, "le japonais est une langue extrêmement vague, soumise à beaucoup d’interprétations": "Le mécontentement de certaines personnes découle juste du fait qu’ils étaient habitués à un terme, qu’ils ne retrouvaient pas dans la version officielle. Ce que j’essaye de leur expliquer, c’est qu’il n’y a pas une version qui est moins bonne que l’autre."

Série de "dark fantasy" dans la lignée de Death Note, Jujutsu Kaisen est un des titres les plus populaires du moment, avec plus de 30 millions d'exemplaires vendus dans le monde. Ses fans suivent avec avidité les aventures de Yuji Itadori, un lycéen qui affronte des monstres pour lever une malédiction dont il est victime. Leur intransigeance est telle sur certains termes que Fédoua Lamodière a commencé à bloquer sur les réseaux sociaux des fans injurieux.

"Eclair noir" ou "rayon noir"?

"Avec Jujutsu Kaisen, je remarque qu’on m'oppose beaucoup au traducteur de la fantrad, car certains lecteurs préféraient ses termes", indique Fédoua Lamodière, qui précise que le manga est "très complexe" à traduire. Certains lui ont reproché en particulier de traduire par "rayon noir" le mot "Kokusen", qui désigne une technique de combat phare de Jujutsu Kaisen.

Le terme choisi dans le "scantrad" est "éclair noir", une traduction littérale de la version anglaise ("black flash"), disponible en même temps qu'au Japon sur MANGA Plus, l’application de la maison d'édition la Shueisha. "Qu’est-ce qui est mieux? On reste dans un champ lexical qui se tient", assure la traductrice. Quand on traduit, il faut cependant penser au public français, et non à la poignée de fans "qui se veulent plus japonais que les Japonais", estime Ahmed Agne, avant de concéder: "C’est toujours très difficile quand on arrive avec notre version officielle d’imposer une nouvelle terminologie, ou des nouveaux noms."

"Mon rôle est d’être le plus fidèle à l’intention de l’auteur", renchérit Fédoua Lamodière. "Je m’efforce de retranscrire au mieux ce que l’auteur a voulu dire. En aucun cas, je ne vais me mettre à penser qu'une partie du lectorat va être satisfait de ça. Je ne suis pas au service de deux ou trois rageux qui vont crier sur Twitter. Je suis au service de l’auteur pour l’ensemble du public français."

"Pour juger de la qualité d’une traduction, il faut être professionnel, il faut être traducteur", abonde Ahmed Agne. "C’est inhérent au 'scantrad': les gens s’approprient une œuvre et des personnages, ils prennent des habitudes de lecture, et souvent, ils ont du mal à y renoncer. C’est quelque chose que je comprends, mais pour autant le rôle de l’éditeur n’est pas de brosser dans le sens du poil des lecteurs pirates."

"Ultra instinct" ou "réflexe transcendantal"?

Sur Twitter, Fédoua Lamodière répond aux questions des lecteurs et leur explique en direct les subtilités de ses choix de traduction. Elle a commencé sa carrière en s'occupant de Dragon Ball - sans doute le manga à la communauté de fans la plus importante de l'histoire du manga. Jusqu’à récemment, elle n'avait "jamais rencontré de problèmes" liés à la traduction. Elle se souvient juste d'une "petite polémique" avec Dragon Ball Super, la suite du manga culte d'Akira Toriyama sortie en 2017.

"J’avais traduit une technique de Goku connue sous le titre de 'ultra instinct'. J'avais proposé une autre traduction pour le manga, le 'réflexe transcendantal'. J’ai proposé la traduction que je trouvais la plus adaptée pour traduire le terme japonais. Je trouvais que 'ultra instinct' était un peu trop réducteur et qu’il y avait trop de choses derrière le terme en japonais qu’on n’arrivait pas à percevoir. Twitter s’est enflammé. J’ai eu beaucoup de réactions de lecteurs qui ne comprenaient pas. J’ai écrit plusieurs messages pour expliquer ma démarche qui ont calmé les fans."

Ahmed Agne se souvient de problèmes similaires survenus avec Pandora Hearts, un manga pour adolescents qu’il a publié entre 2010 et 2016. Le manga était déjà disponible de manière non officielle lorsqu’il est sorti dans les librairies françaises. Les traducteurs pirates avaient baptisé le personnage principal de la série Oz Bezarius, soit la traduction phonétique du nom. Or, Ki-oon, qui avait accès à la bible des personnages, avait choisi la version officielle, Oz Vessalius. "On s’est pris un torrent d’insultes", se souvient l’éditeur.

Harcèlement en ligne

Ce phénomène, étonnamment, ne se produit pas avec l'autre manga événement du moment, L'Attaque des titans, dont la traduction de Sylvain Chollet est disponible chaque mois en simultanée avec le Japon. "La version pirate est souvent une copie de la version disponible en 'simultrad' et traduite par Sylvain", précise Fédoua Lamodière. Des cas similaires ont cependant eu lieu aux Etats-Unis avec One Piece, et en France avec Tokyo Revengers, un manga à succès sur les Yakuza.

La sortie de ce titre en 2019 a suscité des débordements inquiétants, et une campagne de harcèlement qui a notamment visé le traducteur de la série, mais aussi son attachée de presse, qui a dû quitter Twitter en raison de la violence des commentaires, qui déploraient quelques inexactitudes dans les choix de traduction. Comment expliquer une telle violence, et une telle agressivité parmi certains de ces lecteurs?

"Ça doit dépendre des communautés de fans", analyse Fédoua Lamodière. "Tokyo Revengers est un 'furyo', un manga avec des voyous. Est-ce que c’est la communauté qui veut rouler des mécaniques et agir comme s’il était dans un 'furyo'? Je ne sais pas ce qui peut passer par la tête des gens pour aller jusqu’à rendre mal quelqu’un pour une série de fiction. Il s'agit heureusement d'une minorité. Les 'fandoms' sont des endroits où on se rend pour débattre et s’amuser."
https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV