BFMTV

Mort de la chanteuse Anne Sylvestre

La chanteuse engagée et féministe Anne Sylvestre, qui a marqué la vie de tant d'enfants, vient de mourir à l'âge de 86 ans.

Les "gens qui doutent" ont perdu une précieuse alliée. La chanteuse Anne Sylvestre, qui a accompagné tant d'enfants, mais aussi beaucoup d'adultes, vient de mourir des suites d'un AVC, a indiqué mardi à l'AFP Sébastien d'Assigny, son attaché de presse historique. La chanteuse engagée, au répertoire allant de la chanson pour enfants - ses fameuses Fabulettes - à la chanson féministe, était âgée de 86 ans.

Elle devait se produire sur la scène de la Cigale en janvier 2021.

Si elle avait abandonné depuis longtemps son répertoire pour enfants, ses poétiques Fabulettes ont accompagné les bambins des années 60 et 70 - et leurs enfants après eux.

"Je me suis mise à en écrire après la naissance de ma première fille [en 1962], racontait-elle ainsi à Télérama en 2017. A l’époque, il n’existait pas de “marché” et personne n’y croyait. Mais ça a tout de suite plu, on m’en a réclamé d’autres…"

"Légèreté et lucidité"

Ses chansons pour se lever, apprendre à faire ses lacets, à nager ou faire du vélo, pleines d'humour et de poésie, ont si bien accompagné les enfants, qu'ils l'ont suivie, lorsqu'elle est passée à un répertoire plus adulte. Elle a ainsi marqué toute une génération d'artistes, de Vincent Delerm à Jeanne Cherhal et Albin de la Simone, qui ont interprété sur scène sa chanson Les gens qui doutent, ode aux gens "qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté".

Anne-Marie Beugras, son vrai nom, née à Lyon le 20 juin 1934, a aussi beaucoup chanté la condition féminine, comme avec la chanson Non, tu n'as pas de nom en 1973, sur l'avortement et la liberté de choisir, deux ans avant la loi Veil.

"Toutes ses paroles font sourire, réfléchir, s’attendrir et souvent les trois à la fois. Avec légèreté mais aussi lucidité, sur un ton goguenard mais qui n’exclut jamais la tendresse ou la poésie, elle réussit à aborder tous les aspects de la vie d’aujourd’hui, celle des femmes surtout", disait d'elle l'écrivaine Benoîte Groult en 1985.

"L'emmerdeuse de service"

Un statut de chanteuse féministe qui lui a ainsi collé aux basques assez tôt. "Je suppose que ça m'a freinée dans ma carrière parce que j'étais l'emmerdeuse de service, mais ma foi, si c'était le prix à payer..."

"L'emmerdeuse de service" s'est attaquée à bien d'autres sujets de société, tels que le mariage homosexuel, dans Gay, Marions-nous en 2007, le genre, avec la chanson Xavier, sur un petit garçon "voulant tout faire comme maman", ou encore la défense de l'environnement avec Un bateau pour demain, écrit après le naufrage de l'Amoco Cadiz.

Jamais tout en haut de l'affiche mais toujours bien présente dans le paysage musical français depuis la fin des années 1950, Anne Sylvestre, incarnait une chanson à texte, intelligente, faisant fi des modes, dans le sillage d'un Guy Béart ou d'un Georges Brassens, qui disait d'elle à ses débuts: "Parmi les nouveaux venus dans la chanson, c'est celle qui se distingue par les qualités les plus éminentes".

Elle évoque aussi son histoire personnelle marquée par le passé collaborationniste de son père, Albert Beugras, bras droit de Jacques Doriot pendant la guerre et emprisonné près de dix ans après la Libération. C'est la soeur cadette d'Anne Sylvestre, l'écrivaine Marie Chaix, qui a révélé ce passé en 1974 dans son livre Les lauriers du lac de Constance.

Anne Sylvestre mettra, elle, encore vingt ans à évoquer ce sujet longtemps tu, à travers sa chanson Roméo et Judith": "J'ai souffert du mauvais côté/Dans mon enfance dévastée/Mais dois-je me sentir coupable/Et ce qui fut impardonnable/Et que je ne pardonne pas/ Pourquoi le rejeter sur moi?"

Toutes ces chansons engagées ont toutefois parfois eu du mal à atteindre le grand public, pour qui Anne Sylvestre fut d'abord l'auteur des délicieuses "fabulettes" pour enfants. Elle n'a jamais joué ce répertoire sur scène mais reste durablement, comme un Henri Dès, associé au jeune public: de nombreuses crèches et écoles de France portent son nom.

Elle avait fêté ses 50 ans de carrière à l'Olympia en 2007 puis célébré ses 80 ans au Printemps de Bourges et aux Francofolies en 2014. Avec toujours le même refus de se complaire dans le passé: "Du moment que moi je n'ai pas envie d'être nostalgique, je ne laisse pas trop la place aux spectateurs pour l'être".

Anne Sylvestre est partie, mais il reste des centaines de chansons, gaies, tristes, fortes et engagées. "Merci pour la tendresse".

Magali Rangin avec AFP