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Rencontre avec Ruth E. Carter, la costumière de Black Panther nommée aux Oscars

Chadwick Boseman dans Black Panther

Chadwick Boseman dans Black Panther - Marvel 2018

Lauréate de l’Oscar de la meilleure création de costumes, Ruth E. Carter évoque son travail avec Spike Lee et décrypte les costumes créés pour le blockbuster événement de Black Panther.

Les incroyables tenues des habitants du Wakanda, la royaume imaginaire où se situe l’action de Black Panther, ont fortement impressionné le public et l’industrie hollywoodienne. Elles ont valu à la costumière Ruth E. Carter son premier Oscar de la meilleure création de costumes. 

Collaboratrice depuis plus de trente ans de Spike Lee, la costumière a également travaillé sur Amistad de Steven Spielberg, la sitcom culte Seinfeld, le reboot de la série Roots et surtout Black Panther, le blockbuster événement de Marvel.

Jointe au téléphone par BFMTV.com, Ruth E. Carter évoque son travail sur le chef d’œuvre de Spike Lee Do The Right Thing et décrypte les costumes portés par Chadwick Boseman (Black Panther), Angela Bassett (la reine Ramonda) et Danai Gurira (générale Okoye) dans le plus gros succès de l’année aux Etats-Unis.

Ruth E. Carter, la costumière de Black Panther
Ruth E. Carter, la costumière de Black Panther © Amy Sussman - Getty Images North America - AFP

Vous travaillez depuis plus de trente ans avec Spike Lee. Qu’avez-vous fait sur Do the Right Thing (1989)?

J’avais déjà travaillé avec Spike Lee sur School Daze (1988). Il voulait que son film se déroule pendant le jour le plus chaud de l’année à Brooklyn, à New York, et souhaitait en donner l’impression aux spectateurs. Lorsqu’il fait chaud à New York, il se passe toujours quelque chose: des meurtres, des combats, des troubles... Nous voulions que la tension soit présente tout au long de la journée en privilégiant une palette de couleurs très saturées. Nous nous sommes appuyés sur beaucoup d’éléments de la mode de la culture populaire: des marcels, des [baskets] Nikes, des shorts Nikes, des cuissards de compression sous les shorts...
Il voulait aussi utiliser du tissu africain pour les hauts, parce qu’il y a une très forte diaspora culturelle à Brooklyn. Nous voulions apporter tous ces éléments et toutes ces couleurs très intenses à notre histoire, même si lorsque vous vous promeniez dans ce quartier à cette époque-là l’atmosphère était très différente: moins saturée et plus terne. Nous voulions styliser Brooklyn. Et la nuit, les couleurs étaient aussi intenses que pendant le jour.

Où avez-vous trouvé les célèbres bagues où sont écrits les mots "Amour" et "Haine"?

Elles apparaissaient dans le scénario. C’était des bagues très à la mode à l’époque. Vous pouviez trouver au Fulton Mall de Brooklyn des bagues à quatre doigts et y inscrire votre prénom dessus. Je ne le savais pas à l’époque! J’ai contacté un bijoutier, mais je n’y arrivais pas. En voyant mes difficultés pour en trouver, Spike Lee m’a dit de me rendre au Fulton Mall où j'ai pu trouver des caisses de bagues à quatre doigts et y inscrire dessus les mots "Amour" et "Haine".

Vingt-cinq ans avant Black Panther, vous avez travaillé sur un autre film de super-héros: The Meteor Man (1993). Quels souvenirs avez-vous de ce film?

Je me souviens que c’était comme un conte de fées. The Meteor Man a été écrit, réalisé et joué par Robert Townsend. Je me souviens qu’il y avait cette espèce de gang, The Golden Lords, où il y avait des enfants et des adultes teints en blond. C’était fou. Je devais transformer James Earl Jones [la voix de Dark Vador dans Star Wars et de Mufasa dans Le Roi Lion, NDLR] en fan de hip-hop.
C’était une bonne parodie d’histoires de super-héros. Dans le film, c’est sa mère qui fabrique son costume! J'ai dû acheter chez de petits artisans des tissus et des éléments que l'on trouve uniquement chez soi pour donner l’impression que le costume avait été réellement conçu à la maison. Pas une seconde je n’ai imaginé que c’était une vision sérieuse d’un super-héros. Quand nous avons fait le costume de Meteor Man, certaines entreprises nous ont pourtant reproché de ne pas l’avoir conçu selon les règles.
The Meteor Man
The Meteor Man © Metro-Goldwyn-Mayer

Black Panther est au contraire une vision très sérieuse du super-héros. Comment avez-vous créé le style du Wakanda, le royaume de Black Panther?

Je ne voulais pas que ça ressemble à Un Prince à New York [comédie où Eddie Murphy joue le prince d’un pays imaginaire d’Afrique, NDLR]. J’avais besoin de tissus qui fassent immédiatement penser à l’Afrique quand on les regarde. La plupart des wax (tissus africains) sont conçus en Hollande. Ce ne sont pas des étoffes africaines. J’ai donc été très attentive à ce que ce que les tissus proviennent d'Afrique.
Je ne voulais pas des imitations ou des costumes de théâtre. Je voulais que les tenues s’inscrivent naturellement dans le cadre d’un vrai royaume de super-héros et créer nos propres tissus. Le costume de Black Panther possède donc sa propre tapisserie et est orné de motifs en forme de triangle. La robe de son amie Nakia [jouée par Lupita Nyong'o, NDLR] a ses propres motifs conçus à partir d’étoffes kente [le tissu des rois de l’Ouest du Ghana, NDLR] que nous avons imprimées à l’aide d’une imprimante à sublimation.
Chadwick Boseman dans Black Panther
Chadwick Boseman dans Black Panther © Marvel 2018

Pourquoi la tenue de Black Panther a-t-elle des motifs en forme de triangle?

On les appelle Okavango [le troisième cours d'eau d'Afrique australe, NDLR]. Ils représentent la géométrie sacrée de l’Afrique. Les triangles apportent plus de chair au costume de Black Panther. C’est le symbole de sa tenue qui détient le plus de sens. On retrouve aussi sur son costume des veines dessinées, que l’on peut observer en détail lorsqu’il absorbe l’énergie cinétique et qu’il devient violet. On a dû imprimer ces veines, où on peut lire des mots écrits dans le langage du Wakanda.
Mon problème avec Black Panther et ses super-costumes est qu’ils tranchent beaucoup trop avec le reste du monde. Je voulais donc lui offrir cette subtile tapisserie: dans les plans généraux, son costume est noir et dans les gros plans, le spectateur peut voir tous les détails. Lorsque T’Challa/Black Panther marche, on a donc vraiment l’impression qu’il s’agit d’une tapisserie africaine. On a vraiment réellement l’impression qu’il vient du Wakanda.
La reine Ramonda (Angela Bassett) et Shuri (Letitia Wright) dans Black Panther
La reine Ramonda (Angela Bassett) et Shuri (Letitia Wright) dans Black Panther © Marvel 2018

Les tenues portées par la reine Ramonda sont très impressionnantes. Quelles étaient vos influences?

Je ne savais pas beaucoup de choses sur elle. J’avais vu dans les comics qu’elle portait le isicholo, le chapeau large des femmes mariées en Afrique du Sud. J’avais repéré qu’elle portait des pantalons de yoga, des tuniques. Il lui arrivait aussi d’être pieds nus. Elle avait également des dreadlocks blanches. J’ai dû lire les histoires assez rapidement: j’ai été engagée en juillet et le tournage commençait en janvier! Il n’y avait pas de temps à perdre. Les idées se sont imposées instinctivement, logiquement: comme elle est la reine, je me suis dit qu’elle avait accès, au Wakanda, à la technologie la plus avancée, qu’elle avait des couturiers capables de lui fabriquer des tenues parfaitement sur mesure. Je me suis donc dit que son chapeau devait par exemple avoir la forme la plus parfaite, la plus ronde possible. La seule manière d’obtenir cette forme parfaitement ronde est d’utiliser un ordinateur, puis de l’imprimer grâce à des imprimantes 3D. On est passé par un processus similaire pour sa cape en dentelle, pour qu’elle soit belle, moderne et surtout légère. Je me suis beaucoup inspirée de designers visionnaires comme Gareth Pugh et Issey Miyake. Je savais qu’ils étaient influencés par des artistes africains. C’était intéressant de réfléchir sur leur travail pour imaginer le Wakanda.
La générale Okoye dans Black Panther
La générale Okoye dans Black Panther © Marvel 2018

Avez-vous utilisé autant d’imprimantes 3D pour la tenue de la générale Okoye?

Pas autant. Les pièces de son costume ont toutes été fabriquées à la main. J’ai trouvé une bijoutière à la Nouvelle-Orléans qui fabriquait ses bijoux en utilisant une méthode que je croyais propre au continent africain. Je l’ai donc engagée pour réaliser les éléments qui protègent le cou et les épaules d’Okoye. Elle a aussi conçu la boucle à l’effigie de panthère qu’elle porte et qui confère toute sa force au costume.
Jérôme Lachasse