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Les Misérables de Ladj Ly débarque au cinéma: "Ce film est là pour faire débat"

Les Misérables de Ladj Ly

Les Misérables de Ladj Ly - Copyright SRAB Films - Rectangle Productions - Lyly films

C’est l’événement de la semaine. Primé à Cannes et représentant de la France aux Oscars, le film de Ladj Ly sur la crise des banlieues s’apprête à secouer la société française. Explications avec l’équipe du film.

Radioscopie sans concession de la société et de la banlieue françaises, Les Misérables est l’un des films français les plus importants de l’année, si ce n’est de la décennie. Prix du jury à Cannes, le long métrage de Ladj Ly représentera la France aux Oscars 2020 et sort ce mercredi 20 novembre dans 500 écrans.

Plébiscité par la presse, Les Misérables est considéré par les Cahiers du Cinéma comme "le film qu’on attendait depuis vingt ans sur la banlieue". Un emballement médiatique qui fait dire à Djebril Zonga, l’un des interprètes principaux du film: "Tu peux sortir ce film à n’importe quel moment, tu seras toujours dans l’actu." 

La genèse

Le film de Ladj Ly est l’aboutissement d’un travail de plusieurs années, débuté en 2007 avec le documentaire 365 jours à Clichy-Montfermeil et poursuivi en 2017 avec un court-métrage déjà intitulé Les Misérables.

Inspiré par des événements vécus par Ladj Ly, il suit le quotidien de trois policiers de la brigade anti-criminalité (Damien Bonnard, Alexis Manenti et Djebril Zomba) dans un quartier situé entre Montfermeil et Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Lors d’un contrôle, l’un d’eux est filmé au drone en train de tirer au flashball sur un jeune… 

Les Misérables est aussi une histoire d’amitié. Scénariste et interprète de Chris, le plus violent des trois policiers, Alexis Manenti connaît Ladj Ly depuis une vingtaine d’années. "Il travaillait sur un court-métrage lorsqu’il m’a appelé pour me proposer de le lire. Après mes retours, il m’a proposé de l’écrire avec lui", se souvient-il.

Djebril Zonga, qui prête ses traits à Gwada, un des trois policiers, a grandi à Clichy-sous-Bois, non loin de Montfermeil, où habite Ladj Ly: "J’ai appris par le biais d’un ami qu’il était en train de préparer ce court-métrage. Je l’ai appelé pour lui demander de me laisser passer des essais", raconte cet ancien footballeur et mannequin. 

Galop d’essai avant le long métrage, le tournage du court se déroule dans la bonne humeur, malgré la gravité du sujet. "C’était génial. On était libre", s’enthousiasme Djebril Zonga. "C’était à la pellicule. Il y avait peu de contrainte, une petite équipe technique. On se connaissait tous un peu. Il y avait une énergie particulière. La production nous a laissé la carte blanche", complète Alexis Manenti. 

Mais l’actualité rattrape l’équipe. Le 2 février 2017, quelques jours avant la présentation des Misérables au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand, débute l’affaire Théo. À une dizaine de kilomètres de Clichy-sous-bois, à Aulnay-sous-Bois, Théo Luhaka, 22 ans, est violemment interpellé puis violé par un policier avec un bâton télescopique. Un drame filmé par une caméra de surveillance, comme dans le film de Ladj Ly.

Un film sur l’enfance, pas sur les violences policières

En passant au long métrage, influencé par Sur écoute, Training Day et Detroit, Ladj Ly décide d’accentuer l’immersion dans sa ville, de développer davantage les personnages et d’accorder une plus grande place aux jeunes. Figures tragiques, à la fois blessés par les policiers et humiliés par les grands du quartier, les jeunes sont les véritables héros des Misérables. Ils se rebellent pour renverser l’ordre établi. 

"Ladj voulait parler de l’enfance et de la place des enfants dans la cité, comment leurs rêves peuvent être bloqués par les adultes, et leur parole confisquée. C’est aussi ce qu’il a vécu", précise Alexis Manenti. "Il y a certains moments dans l’écriture où on voulait qu’ils soient plus présents, mais c’est mieux comme ça. Ils sont toujours là sans être là: c’est aussi le message du film de montrer à quel point ils peuvent être écrasés par l’autorité et la violence des adultes. Ladj Ly a toujours pensé que la meilleure manière de lutter contre l’injustice dans son quartier était de prendre sa caméra et de filmer."
Les Misérables
Les Misérables © Copyright SRAB Films - Rectangle Productions - Lyly films
"On a fait une projection avec les forces de l’ordre et on a insisté sur le fait que ce n’est pas un film sur les violences policières", complète la scénariste Giordano Gederlini. "C’est au cœur du récit, mais c’est surtout un film sur des territoires où on se demande qui gouverne quand l’État n’est plus là. Quand il ne reste plus rien, d’autres prennent la place. Ceux qui subissent tout ça, c’est cette jeunesse. Ils ont la pression permanente." 

Le jeune Issa, dont le visage a été détruit par un tir de flashball, devient le symbole de cette révolution. Le jeu de cet adolescent, incarné par un comédien dont Ladj Ly s’est occupé, a complètement bluffé Djebril Zomba: "Il a tout compris. Il ne s’est pas trop regardé. Il a trouvé une démarche au début qui incarnait le personnage. Il baisse la tête à certains moments, il la relève. Il a une manière de marcher, de regarder, d’être déterminé. Il ne parle pas beaucoup, mais il exprime beaucoup avec son corps, son regard."

Le tournage

Le tournage du film est beaucoup plus cadré que celui du court. "Il fallait suivre le scénario. Il y avait des contraintes d’argent, de temps. Les enjeux étaient complètement différents", souligne Alexis Manenti. Malgré tout, l’improvisation est autorisée et Ladj Ly tourne deux versions de chaque scène pour avoir plus de liberté au montage. Les acteurs se souviennent également des scènes de confrontation, assez intenses, avec les jeunes. 

"Pour nous, c’était des moments un peu de liberté", commente Djebril Zonga. "On était beaucoup dans la voiture. Ces scènes en extérieur où ça bouge, ça vit, c’était que du plaisir. On sentait la caméra autour de nous. Avec ces jeunes, c’était tellement réaliste…" Dans ces scènes, le trio de policiers est encerclé par les enfants qu’ils pourchassent, comme par la caméra, qui les piège dans cette étreinte mortelle. Une manière d’anticiper la révolte finale des Gavroche des Misérables de Ladj Ly.

Le film s’ouvre sur des images de jeunes du quartier participant aux scènes de liesse à Paris après la victoire des Bleus à la Coupe du monde. Une scène forte qui ouvre le film et permet immédiatement d’interroger l’histoire de France. Après avoir ressuscité le souvenir de 1998, le film dresse un constat amer quatorze ans après les émeutes de 2005. Et raconte que rien n’a changé depuis. Et que la situation risque de s’aggraver. 

Un film fait pour provoquer le débat 

Les Misérables est un cri d’alarme, un appel à la prudence, selon Djebril Zonga: "Les générations passées avaient ce respect des grands que les jeunes n’ont plus, j’ai l’impression. Cette nouvelle génération est beaucoup plus 'hardcore'. Ils sont aussi plus livrés à eux-mêmes. Il y a un travail à faire dans l’éducation, par les parents, déjà, mais aussi par ceux qui nous dirigent, pour qu’ils mettent en place certaines choses, pour que ces jeunes évoluent dans de meilleures conditions, parce qu’ils sont un peu mis à l’écart. C’est quand même la France de demain." 

Le film de Ladj Ly est sombre, mais aussi profondément optimiste. Il se termine avant la fin de l’émeute, alors que le cocktail molotov brandi par un des jeunes n’a pas encore explosé. "Tant qu’il n’a pas explosé, il y a un tout petit espoir", dit Ladj Ly, qui préfère laisser une fin ouverte pour montrer que tout peut encore être changé. Le réalisateur, qui reçoit des propositions des Etats-Unis depuis Cannes, veut rester en France où il est persuadé que son cinéma peut faire bouger les choses. 

L’équipe des Misérables attend avec impatience la sortie. Au début, personne ne voulait du film, jugé trop violent et trop dur. L’équipe des Misérables est depuis parée pour les réactions qu’il peut susciter: 

"On s’est déjà mangé les portes. La sortie n’est pas un problème pour nous. Le film va déranger, bousculer: c’est ce qu’on veut. On n’a pas fait un film lisse. C’est un film qui s’est fait à l’arrache, qui s’est fait avec très peu de financement. Cette liberté se voit à l’écran. Ce film est là pour faire un débat. Le constat est sombre, c’est un film noir. La presse est positive, mais on attend les bémols. Le film a été fait pour ça. Si ce film a autant d’écho aujourd’hui, c’est parce qu’il n’est pas tiède", martèle Giordano Gederlini. 

Ladj Ly a interpellé Macron pour qu’il voie le film au moment de Cannes. Le président a voulu l'accueillir en grande pompe à l’Elysée. Ladj Ly lui a répondu: "Venez à Montfermeil". En attendant sa réponse, Ladj Ly lui a envoyé un DVD du film. Selon Le JDD, le président, très impressionné par le film, a demandé au gouvernement de trouver des idées pour améliorer les conditions de vie dans ces quartiers. "On en a des idées nous!", a commenté sur Instagram Djebril Zonga.

Jérôme Lachasse