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Angoulême 2021: pourquoi plus de 650 auteurs boycottent le festival cette année

Détail de l'affiche du Festival international de la BD d'Angoulême

Détail de l'affiche du Festival international de la BD d'Angoulême - FIBD

Plus de 650 auteurs appellent au boycott de l'édition 2021 du festival d'Angoulême, qui doit se tenir en juin. Explications avec le scénariste Fabien Vehlmann, un des instigateurs du mouvement.

Rendez-vous majeur de la vie du 9e Art, le Festival de la BD d'Angoulême est cette année scindé en deux parties. La première aura lieu ce vendredi 29 janvier, et sera accompagnée d'une remise des prix virtuelle. La seconde se déroule en juin et en présentiel, à grand renfort d'expositions et de rencontres inédites. Une seule ombre au tableau: les auteurs et autrices de BD pourraient ne pas être présents.

Plus de 650 auteurs et autrices de BD - parmi lesquels des stars comme Marion Montaigne, Fabcaro et Boulet, des Grands Prix d'Angoulême comme André Juillard et Cosey et de jeunes talents prometteurs comme Timothé Le Boucher - menacent de boycotter la grand-messe du 9e Art pour protester contre l'inaction du gouvernement face à la crise que traverse le milieu.

"C'est le résultat d’un ras-le-bol", explique à BFMTV Fabien Vehlmann, co-créateur du best-seller Seuls, qui est à l'origine du mouvement avec le scénariste Gwen de Bonneval. "Le boycott est une idée qui revenait depuis quelques années, souvent quelques semaines avant le festival, parce qu’il y a un sentiment de précarité croissant chez les auteurs et autrices. Comme c’était quelques semaines avant le festival, on abandonnait l’idée. On connaît les éditeurs et les gens qui tiennent les stands, et on ne voulait pas les planter au dernier moment - et en même temps on constatait que rien ne changeait."

Fabien Vehlmann décide de "changer de fusil d'épaule" lors de l'édition 2020, lorsqu'il reçoit avec Gwen de Bonneval le Prix René-Goscinny, qui récompense les scénaristes. Ils profitent de l'exposition médiatique fournie par Angoulême - et la venue d'Emmanuel Macron - pour annoncer qu'ils ne reviendront pas tant qu'il "n’y aura pas eu de vraies avancées du côté des auteurs": "le rapport Racine [pour sauver les métiers de la création en France] venait de sortir et nous semblait intéressant, mais la création d'une commission interministérielle entre les affaires sociales et la culture, nécessaire à notre survie, tardait", précise Fabien Vehlmann.

La moitié des auteurs en dessous du smic

Depuis, la pandémie s'est installée et "elle n'a fait qu'aggraver la situation des auteurs et autrices", poursuit le scénariste: "Le monde du livre s’en sort relativement bien. C’est même une très bonne surprise. Il y a eu un vrai retour en librairie. Par contre, c’est l’arbre qui cache la forêt: les auteurs et autrices ont été extrêmement impactés. Ça se verra encore plus dans les deux années qui viennent. Il y a beaucoup d’activités annexes de la BD, comme animer des ateliers, qu'ils faisaient pour joindre les deux bouts, et qui sont désormais impossible à faire."

Cet appel au boycott est un cri d'alerte, alors que la moitié des auteurs est en dessous du smic, voire du seuil de pauvreté. Le festival d'Angoulême, froissé par cet appel, a qualifié le boycott d'"injustice": "On ne dit pas que Angoulême est le mal, mais c’est la vitrine de la BD et au demeurant ça ne nous empêche pas d'interpeller le FIBD, à qui on demande la même exemplarité qu’aux autres maillons du livre", indique Fabien Vehlmann, avant d'ajouter: "On ne nous écoute pas. Peut-être faut-il en passer par cette semi injustice."

Pour certains auteurs en passe d'arrêter le métier, cet appel au boycott est leur "dernière cartouche" pour faire évoluer leur statut, détaille le scénariste: "Des auteurs qui ont arrêté la profession, on en voyait quelques-uns dès 2019. Là, j’ai peur que ce soit massif. Je suis triste, parce qu’on aurait pu sauver plein d’auteurs qui vont à mon avis arrêter la profession dans les deux années qui viennent s’il n’y a pas d’amélioration. On va abîmer l’écosystème si on ne va pas plus vite. Le vrai problème est là."

"On va compter les morts dans les années qui viennent"

Cet écosystème, unique au monde, permet d'avoir une scène très inventive, influencée autant par la BD classique que les comics et les mangas. Cet écosystème permet aussi à la France de rayonner aux côtés des Etats-Unis et du Japon en matière de bande dessinée.

"Si Macron veut que la France rayonne, il y a là une occasion en or, sauf que cet écosystème, on est en train de le laisser crever", assure Fabien Vehlmann. "Je ne dis pas que tout le monde doit être publié, mais que ceux qui le sont le soient dans des conditions correctes. Il faut une remise à plat." Selon lui, les jeunes auteurs risquent de payer l'addition davantage que les autres si la situation n'évolue pas:

"A cause de la pandémie, tous les projets ont été décalés. Dans cet embouteillage, seuls les blockbusters s’en sortent. C’est important d’en avoir, mais s’il n’y a que ça, c’est au détriment du reste de la création. C’est assez proche de ce qu’on dirait de la monoculture par rapport à la permaculture: ça assèche le sol, ça donne une fausse impression d’abondance, on pense que ça marche, mais acheter Blake et Mortimer ou Seuls, quelle que soit la qualité de ces albums, ce n’est pas renouveler cet écosystème. Et c’est du côté de jeunes auteurs, ou d’auteurs médians, qu’on va compter les morts dans les années qui viennent. Ça risque d’être très dur."
https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV