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Un témoin raconte la rencontre aux origines de Daesh

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Le site américain Foreign Policy a recueilli le témoignage d'un membre de Daesh qui a assisté un événement décisif au cours de l'année 2013: une rencontre entre les principaux chefs jihadistes du moment, pour fonder l'Etat islamique en Irak et au Levant.

Il n’y a aucun secret, aussi profondément caché soit-il, qui ne finisse par être révélé au grand jour. C’est en tout cas le sentiment que l'on peut tirer de la lecture d’un témoignage fascinant, recueilli et publié par le site Foreign Policy: le récit, par un témoin direct, d’une rencontre entre chefs jihadistes, qui conduisit à la fondation de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Le témoin en question est dénommé Abou Ahmad par les auteurs de l’article, qui affirment l’avoir rencontré plus de quinze fois et réalisé avec lui plus de cent heures d’entretien réparties sur dix mois.

Pour prouver son appartenance à Daesh, Abou Ahmad a dû identifier un certain nombre de jihadistes sur des photos qu’on lui présentait, test qu’il a relevé haut-la-main. S’il est aujourd'hui toujours membre de l'organisation, il dit vouloir parler en raison de son opposition à certaines atrocités commises par le groupe et de sa tendance à semer la discorde parmi les différentes mouvances jihadistes. Syrien et jihadiste depuis 2012, il a rejoint l'Etat islamique il y a trois ans, après avoir assisté de près à un cycle de réunions lors duquel les principaux chefs islamistes s’unirent autour d’Abou Bakr al-Baghdadi.

"Tu viens de voir Abou Bakr al-Baghdadi!"

Nous sommes à la mi-avril 2013, à Kafr Hamra, dans le nord de la Syrie. Abou Ahmad est de faction devant le quartier général de son groupe de l’époque, le Majlis Shura Al Mujahideen, lorsqu’il voit une voiture rouge et marron s’arrêter. Il la contrôle, puis laisse les quatre passagers entrer dans le bâtiment. Son commandant lui dit alors: "Tu viens de voir Abou Bakr al-Baghdadi!" Le futur "calife" est alors le chef de l’Etat islamique en Irak, allié au Front Al Nosra en Syrie, et est affilié à Al-Qaïda. Au cours des cinq jours suivants, la même voiture déposera les mêmes hommes au même endroit, avant de venir les chercher à la fin de la journée. Ces moments vont s’avérer être les plus décisifs dans l’histoire de la guerre au Moyen-Orient.

Il s’agit en effet d’une rencontre au sommet entre les principaux leaders islamistes du moment. En plus d’Abou Bakr al-Baghdadi, il y a là Haji Bakr, son second, des officiels du Front Al Nosra, le chef du groupe d’Abou Ahmad, des leaders libyens, égyptiens et tchétchènes. Ils sont venus écouter les propositions de Baghdadi qui veut que toutes ces milices abandonnent leur identité propre pour se fondre en une même entité, l’Etat islamique en Irak et au Levant (et non plus seulement "en Irak"), et créer un véritable Etat.

Changer de stratégie autour d'une canette de Pepsi

Il s’agit donc de rompre avec la vieille tradition d’Al-Qaïda de nébuleuse terroriste clandestine sans visée territoriale. Entre deux débats, ces chefs islamistes se restaurent (Abou Ahmad parle de "poulet rôti et de frites" par exemple) et boivent: du thé, ou des sodas comme Baghdadi, qui ne jure apparemment que par le Pepsi et le Mirinda, une boisson à l’orange.

Si les participants de ces réunions sont au départ sceptiques, tous finissent par se rallier aux idées de Baghdadi. Mai restent fermes sur un point: ils ne veulent pas renier Al-Qaïda et l’autorité du successeur de Ben Laden, Ayman Al Zawahiri. Abou Bakr al-Baghdadi prétend qu’il agit en son nom.

Tous prêtent alors serment d’allégeance à Baghdadi. Abou Mohamed Al Joulani, qui n’était pas présent aux rencontres de Kafr Hamra, désavoue cet accord peu après, et une guerre commence entre les deux mouvements jihadistes. Mais la machine est lancée: l’Etat islamique en Irak devient Etat islamique en Irak et au Levant et un an plus tard, son chef pourra s'auto-proclamer califat.

R.V