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La guerre de l'information de la Syrian Electronic Army

La SEA a déjà un palmarès bien rempli.

La SEA a déjà un palmarès bien rempli. - -

Un tweet pirate très remarqué, posté sur le fil Twitter d'Associated Press, a mis en lumière la Syrian Electronic Army, qui agit depuis des mois contre toutes les entités jugées hostiles au régime. Qui sont ces hackers qui multiplient les faits d'armes et œuvrent à la gloire de Bachar Al-Assad?
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"Deux explosions à la Maison Blanche, Barack Obama est blessé". Ce tweet, posté par le compte officiel d'Associated Press le 23 avril vers 18 heures, a affolé bien des rédactions, et des salles de marchés. Retweeté immédiatement par des milliers d'utilisateurs, il a fait perdre au Dow Jones 150 points en quelques minutes.

Peu de temps après, l'agence de presse américaine a démenti, en affirmant que son compte a été hacké, suivie des communiqués officiels de la Maison Blanche pour clore cette mauvaise blague.

The @ap Twitter account has been suspended after it was hacked. The tweet about an attack on the White House was false.
— AP CorpComm (@AP_CorpComm) April 23, 2013

Les piratages de comptes sont courants, mais l'importance que celui-ci a pris dans la vie réelle est inédite. C'est le meilleur coup de l'histoire de la Syrian Electronic Army (SEA), celui qui les fera connaître au plus grand nombre.

Un palmarès bien rempli

On ne connait pas grand-chose de ce groupe de hackers qui a lancé une véritable guerre de l'information pro-Assad. On sait qu'ils existent depuis quelque temps sans pour autant pouvoir préciser quand. Leur cible? "Tous les pays qui soutiennent les groupes terroristes en Syrie", explique un certain Th3Pro, par mail, au Financial Times. C'est à lui que sont renvoyées toutes les demandes de contact venant des médias.

(Capture d'un des tweets postés par la SEA sur le compte de l'AFP)

La SEA a déjà un palmarès bien rempli. Sa collection de trophées comprend surtout des médias occidentaux (l'AFP, CBS avec sa légendaire émission "60 Minutes", la NPR, Reuters) mais aussi les chaînes TV qatarie et saoudienne Al-Jazeera et Al-Arabiya. En clair, tous les ennemis de la Syrie de Bachar. Même la Fifa y a eu droit pour avoir décidé d'organiser la coupe du monde de 2022 au Qatar.

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Ils hackent parfois des sites internet pour en changer la page d'accueil, comme ils l'ont fait pour l'université d'Harvard, ou profitent d'intrusions dans des systèmes de mails (d'opposants, par exemple) pour collecter des informations, un jeu auquel ils sont, semble-t-il, très efficaces. Mais leurs actions les plus visibles prennent la forme de piratages de compte Twitter.

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Helmi Noman, chercheur à l'université de Toronto, note dans le Financial Times une certaine escalade dans leur action depuis quelques jours: des tweets plus crédibles, des cibles plus importantes… Il y a deux semaines, la SEA a fait dire au compte météo de la BBC qu'un tremblement de terre avait eu lieu au Qatar parce que l'émir était descendu de voiture.

Délaissant la blague potache, ils ont fait tweeter le soir de l'attentat, par le célèbre magazine américain 60 Minutes, de fausses images des terroristes de Boston. Leur dernier fait d'armes a eu des conséquences très concrètes sur la bourse de New York...

Téléguidés par le régime syrien?

Faut-il y voir le pendant numérique de la guerre civile? Difficile à prouver. Les soldats de la SEA ne se présentent que comme des patriotes concernés, "de jeunes Syriens qui veulent défendre leur pays". Ils démentent tout lien avec l'Etat qu'ils défendent. Leurs meilleurs ennemis, les Anonymous, démentent également.

Pourtant, de nombreux spécialistes pensent qu'ils sont coordonnés par de éléments du régime. Un analyste consulté par Vice relève notamment la convergence entre leurs axes de communication et ceux du régime. Il pense en particulier que certains piratages correspondent à l'arrestation de rebelles. Il semblerait aussi, selon CNN, que les noms de domaine de leurs sites soient enregistrés… par la Syrian Computer Society, une société qui a été dirigée par Al Assad dans les années 1990.

Le gouvernement syrien a déjà loué leur action, la considérant comme "une véritable armée sur Internet". Et de son côté, la SEA n'hésite pas à prendre la défense de Bachar Al-Assad quand son administration est attaquée. C'est arrivé en 2011, lorsque les Anonymous ont revendiqué le piratage du ministère de la Défense syrien. La SEA avait répliqué en postant à son tour des images sur un site Anonymous.

SEA contre anonymous

En plus de leur combat, tout oppose la SEA aux Anonymous. Cela fait d'elle une organisation rivale. Elle se revendique comme une organisation, dont certains membres sont identifiables ou, en tout cas, facilement joignables. Ils recrutent même sur leur page Facebook. Ils proclament leur fidélité à un régime politique. Tout ce que n'est pas l'opaque galaxie de hackers qui se reconnaissent sous la bannière Anonymous.

Les deux se font donc la guerre et se provoquent par vidéo interposée.

La grande victoire de la SEA est d'avoir réussi à créer un sentiment de doute en piratant des institutions dont la parole est très écoutée, comme les agences de presse.

Que pensera-t-on, l'espace d'une seconde, à la lecture du prochain "Breaking News" d'AP, ou même venant d'une autre agence? Un moment d'incertitude nous rappellera à leur bon souvenir, un message qui semblera nous dire que les informations que l'on entend sont peut-être, en fait, de gros mensonges.

Olivier Laffargue