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Gilles Kepel: "Palmyre est la clé de la route de Damas"

Gilles Kepel était l'invité de l'émission "7 Jours BFM", samedi 23 mai.

Gilles Kepel était l'invité de l'émission "7 Jours BFM", samedi 23 mai. - BFMTV

Avec la prise de la ville clé de Palmyre, les jihadistes de Daesh confirment un peu plus leur avancée sur le territoire syrien, face à une armée syrienne qui accumule les défaites et apparaît affaiblie.

Les jihadistes de Daesh se sont emparés, jeudi, de la ville de Palmyre, située dans le désert syrien, ainsi que de sa célèbre cité antique, doublement millénaire. Une victoire hautement symbolique, qui renforce un peu plus la puissance du groupe Etat islamique en Syrie, alors que les troupes de Bachar al-Assad accumulent les défaites sur le terrain.

Que représente la chute de Palmyre? Quelles peuvent être ses conséquences? Explications en trois questions avec le politologue et spécialiste de l'islam et du monde arabe contemporain Gilles Kepel, auteur de Passion arabe (Ed. Gallimard), interrogé sur BFMTV.

Palmyre est tombée aux mains des jihadistes de Daesh. Pourquoi y a-t-il eu si peu de résistance de la part des troupes de Bachar al-Assad?

"Les troupes de Bachar al-Assad sont en mauvais état. Elles sont épuisées, il n'y a plus d'infanterie, puisque l'infanterie n'est pas fidèle au pouvoir alaouite. Ce sont surtout des Iraniens, des membres du Hezbollah libanais, des Irakiens qui combattent, et visiblement, le régime n'a pas considéré qu'avec les ressources dont il dispose, la sauvegarde de Palmyre était une clé absolue pour sa survie.

Mais cela s'inscrit également dans la manipulation médiatique qui accompagne cette guerre: la prise de Palmyre est bien sûr une occasion d'éveiller l'opinion internationale, de lui dire 'attention, les barbares sont là', et d'une certaine manière, de relâcher un peu la pression sur le régime de Damas. Mais c'est évidemment une logique à courte vue puisque symboliquement, Palmyre est la clé de la route de Damas à travers le désert".

Symboliquement, que représente Palmyre?

"C'est bien sûr l'une des merveilles archéologiques du monde. C'est intéressant car à l'époque antique, Palmyre était le nœud de la relation entre, d'un côté, l'empire romain, à l'Ouest, et l'empire perse, à l'Est. C'est le royaume intermédiaire. Celui qui tient Palmyre, quand il vient de l'Ouest, a la clé pour aller à l'Est, et vice-versa. Et d'une certaine manière, l'Etat islamique rejoue un peu ça".

Le régime de Bachar al-Assad est-il aujourd'hui à bout de souffle?

"Il n'est effectivement pas très en forme. On a vu en particulier que la plupart des patrons de ses services de renseignement les plus connus se sont battus entre eux. L'un d'eux a été tabassé, puis mis à mort dans une clinique privé. Un autre est aux arrêts. Ce sont les piliers du système, et on sent bien qu'il y a aujourd'hui une crise au sommet de ce système. Par ailleurs, le prix du pétrole reste toujours très bas.

L'Iran, qui soutient à bout de bras le régime Assad, n'a plus autant d'argent qu'il n'en avait autrefois pour le faire, et de ce fait, les tensions se multiplient. Et l'Arabie Saoudite, depuis que le roi Salmane est là, a, en se réconciliant avec le Qatar et la Turquie, mis énormément d'argent pour aider le groupe rival de Daesh, c'est-à-dire le groupe terroriste Jaïsh al-Fatah, qui est en train d'avancer à partir du nord-ouest de la Syrie sur Damas, et qui a pris la ville d'Idlib. Il y a une concurrence entre Daesh d'un côté, qui n'est pas du tout proche de l'Arabie Saoudite mais plutôt de l'opposition saoudienne, et le Jaïsh al-Fatah, qui, lui, est proche de Riyad.

Ces deux groupes jihadistes font la course, espérant prendre Damas le premier. Si Damas tombe, c'est un coup terrible pour l'Iran, car c'est son principal point d'appui dans le Levant arabe".