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À quoi pourrait ressembler l'Afghanistan avec le retour des talibans au pouvoir?

La reconquête fulgurante du territoire afghan par les forces armées talibanes laisse entrevoir un retour de la loi islamique la plus stricte pour la population. L'éducation et les droits des femmes en sont les premiers menacés.

Chassés il y a vingt ans, les revoilà à la tête du pouvoir. La percée des talibans en Afghanistan a pris de court tout le monde, tant les autorités afghanes dont le président qui a pris la fuite que les forces étrangères qui rencontrent des difficultés à faire évacuer leurs ressortissants et leur personnel diplomatique.

"Nous sommes tous dans le même panier, on se sent un peu sur le Titanic, on ne sait pas qui va s'en sortir, qui ne s'en sortira", a confié ce matin sur notre antenne Victoria Fontan, vice-présidente de l'université américaine d'Afghanistan.

Cette Française installée à Kaboul le sait: la victoire des combattants talibans leur permet d'imposer la charia, la loi islamique radicale sur le quotidien de tous les Afghans. "Une chape de plomb vient de retomber sur le pays, petit à petit les talibans vont resserrer l'étau", poursuit-elle sur BFMTV, "la femme va petit petit s'effacer de la vie sociale et de la vie politique [...] plus de la moitié de la population revient des années en arrière et va se retrouver cloîtrée chez elle".

"Je pense qu'un gouvernement inclusif c'est la demande, la volonté et le désir des Afghans", a pourtant affirmé Suhail Shaheen, porte-parole des talibans interrogé dimanche par la BBC, "nous ne sommes pas inquiets car nous avons le soutien du peuple, la légitimité et la reconnaissance sont notre droit".

Plusieurs régions déjà soumises à leur loi

Un discours de façade? Pour y répondre il faut d'abord observer la situation dans les provinces afghanes que les talibans occupent depuis quelques mois déjà. Là-bas, les écoles aux enseignements scientifiques ferment au profit d'établissement délivrant des récits coraniques.

Une absence d'éducation pour les jeunes filles afghanes qui va de facto entraîner un retour "dans la pauvreté et la crise humanitaire", selon Pashtana Durrani, responsable de l'association Learn pour l'éducation des filles afghanes.

"Le discours idéologique est fondamentaliste et il n'y a pas de raison qu'il ait changé en vingt ans", estime pour sa part Anthony Bellanger. Le consultant politique internationale de BFMTV avance sur notre antenne que "les conditions de travail pour les femmes, les professeures, les femmes journalistes, les femmes juges sont de plus en plus difficiles et deviendront impossibles sous les talibans".

Selon notre consultant international, c'est sur le traitement des minorités que les talibans seront jugés d'autant qu'"on ne gère pas les provinces afghanes occupées depuis des mois comme on gère des villes connectées avec la modernité", comme Kaboul.

"Ils restent attachés à une conception médiévale"

L'association Human Rights Watch condamnait dès le mois d'avril dernier les actions de combattants talibans à l'encontre de journalistes, "y compris de nombreuses femmes".

"Ces femmes sont souvent ciblées non seulement en raison d’un sujet de leur reportage, mais aussi car, pour les talibans, elles bafouent les normes sociales selon lesquelles les femmes devraient éviter d'exercer un rôle public, ou de travailler à l'extérieur de leur domicile", relevait alors l'ONG.

Une position partagée par Karim-Émile Bitar. Le directeur du département de sciences politiques à l'université Saint-Joseph de Beyrouth conçoit "quelques métamorphoses et quelques changements cosmétiques" pour le mouvement. Mais c'est là un arbre qui cache la forêt.

"Sur ce qui est de l'idéologie islamiste radicale, ils n'ont pas véritablement changé", soutient ce professeur, "ils ne chercheront certainement pas à mettre de l'eau dans leur coca [...] Ils restent aussi conservateurs, aussi rigoristes, aussi attachés à une conception médiévale".

Des disparités idéologiques au sein du groupe fondamentaliste

Révoltée par la fuite des soldats américains et horrifiée par les événements des dernières jours, Solène Chalvon-Fioriti se montre toutefois plus nuancée. La grand-reporter, auteure du documentaire Afghanistan: vivre en pays taliban rapporte sur BFMTV qu'il n'y a "pas d'harmonie, pas de cohérence" dans le mouvement qui vient de retrouver le pouvoir.

"Il y a un commandement à Doha (au Qatar, NDLR) et des gens en Afghanistan qui ont pu vivre proches de villes et ont pu recevoir un enseignement [...] ont reçu des téléphones, un accès à Internet ou ont été réfugiés, eux ils ont évolué à certains égards, plus que certains Afghans même", relève la journaliste qui note qu'il ne s'agit là que des cadres des talibans.

Ces dirigeants, ouverts aux négociations avec l'exécutif afghan et les forces étrangères, démontrent une certaine évolution de leur mouvement. Mais ils constituent une minorité: les combattants, eux, sont "très souvent des analphabètes" et "ne connaissent rien de la ville", ce qui laisse entendre qu''il sera très compliqué d'imaginer une cohérence politique dans les mois à venir". L'instabilité dans laquelle s'engouffre le pays le fera-t-il redevenir un terreau de choix pour le terrorisme? "C'est ce que redoute l'Europe et elle a légitimement raison de le craindre", conclut Solène Chalvon-Fioriti.

Hugues Garnier Journaliste BFMTV