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Liban, Hong Kong, Chili... comment le Joker devient le parrain des manifestations

Manifestante au Liban.

Manifestante au Liban. - Patrick BAZ / AFP

Maquillages ou masques, la figure du Joker, célèbre ennemi de Batman au cinéma et dans les bandes-dessinées, actuellement personnage central d'un film rencontrant un succès mondial, est apparue ces derniers jours dans des mouvements de contestations nés sur trois continent différents.

L'augmentation du ticket de métro à Santiago du Chili, la taxe sur le réseau WhatsApp au Liban, la loi d'extradition à Hong Kong. Trois mesures bien différentes, mais toutes à l'origine d'une puissante colère populaire contre la classe politique sur leur territoire, et toutes retirées ou suspendues. Et ces derniers jours, ces trois mouvements, séparés les uns des autres par des milliers de kilomètres, ont semblé trouver un nouveau point commun: apparaissent dans leurs cortèges des manifestants grimés en Joker, le dernier film de Todd Phillips, succès mondial du moment.

Dans cette œuvre, on suit le basculement dans le crime d'Arthur Fleck, clown de son état, perturbé psychologiquement et auquel sa bizarrerie vaut de nombreuses brimades. Dans la ville fictive de Gotham City, en proie à la montée des inégalités et à la violence, ce personnage tiré de l'univers de Batman devient bientôt la figure tutélaire d'un soulèvement anti-élite ou nihiliste, selon les points de vue.

Le 6 octobre dernier, Juan Branco, avocat proche des gilets jaunes, avait ainsi vu dans le film une "ode aux luttes insurrectionnelles" ainsi qu'aux manifestants français, comme il l'avait glissé sur Twitter. 

Une identification au personnage

Auprès de Wired, Sari Hanafi, professeur de sociologie à l'université américaine de Beyrouth, a également tracé un parallèle entre l'utilisation de la grimace du Joker par les manifestants libanais, qui s'opposent aujourd'hui nettement au gouvernement, et la symbolique de l'appropriation du gilet jaune par une partie des classes populaires et moyennes dans l'Hexagone.

Il a poursuivi, notant qu'un tel déguisement revêtait une vertu aussi pratique que culturelle: "L'idée importante est de dissimuler son visage quand on scande des slogans contre des politiciens importants, comme Sayyed Hassan Nasrallah (dirigeant du Hezbollah, ndlr). Mais pourquoi le Joker en particulier? C'est simplement la manière artistique que les Libanais ont de manifester. On le fait toujours de manière créative, et ça en fait partie". 

Un peu court peut-être, si l'on en juge par les déclarations d'une manifestante interrogée par le média américain. "Nous nous sommes maquillés parce que nous nous identifions au personnage du film. Parce qu'avant qu'il ne se peigne le visage, il menait une vie de misère. On n'en avait rien à faire de lui, on ne l'écoutait pas. Il est bouleversé, en colère, et ça l'entraîne vers la folie et c'est ce qui arrive au Liban", a-t-elle développé. 

Le visage du Joker s'étale aussi sur certains murs de la ville. Au Chili, quelques tags et quelques manifestants font référence à lui, comme le montrent les réseaux sociaux. A Hong Kong, sa trogne a fait son apparition dans les défilés, notamment depuis que le gouvernement s'est prévalu d'une loi d'urgence pour interdire à ses détracteurs de masquer leur visage lors des rassemblements. 

Trois dimensions 

Ce détour par la culture populaire n'a cependant rien d'atypique, à l'heure où la mondialisation étend les références culturelles, notamment américaines, jusqu'aux extrémités du globe. Arnaud Mercier, spécialiste de communication politique et professeur en sciences de l'information et de la communication à l'université Panthéon-Assas, place l'intrusion d'un visage comme celui du Joker à un carrefour, à la confluence de trois voies.

"Il y a trois dimensions", explique-t-il à BFMTV.com. "La première, c'est la mondialisation. Dans un monde interconnecté, les gens savent ce qui se passe ailleurs et le mobilisent comme ressource pour leur propre mobilisation, en déclarant une inspiration, un modèle".

Le chercheur continue: "Il y a aussi la dimension pop culture. Dans la culture internet, il est très fréquent de recourir à des figures de la pop culture mondialisées, américaines mais pas que - les mangas par exemple peuvent aussi en fournir." Arnaud Mercier remarque même que la reprise de ces archétypes construit un langage commun: "C'est très fréquent et ça fait partie d'une grammaire numérique car on se dit que les gens connaissent. Et au fond, il y a un côté clin d'œil, un peu sarcastique." 

Le troisième volet découle presque logiquement de ce rire en coin par masque interposé. "Il y a aussi une culture de la mobilisation dans laquelle on voit depuis une vingtaine d'années monter des formes de contestation où les gens veulent insister sur l'aspect festif de la chose", expose l'universitaire avant de décrypter: "L'idée est qu'on n'est pas seulement là pour organiser un collectif en lutte mais qu'on participe aussi individuellement, et on tient à affirmer sa singularité". 

Mondialisation, culture internet et rappel de l'individu au milieu de la loi des grands nombres qu'est une manifestation. Une question reste cependant à éclaircir: ces Jokers sont-ils destinés à inonder les rues où les mécontentements se lèvent, raz-de-marée relayant un ras-le-bol?

Un phénomène encore minime 

Le site Checknews relativise le phénomène. Seules "quelques" personnes arborent jusqu'ici le visage du personnage interprété par Joaquin Phoenix à Beyrouth, indique le photographe de Libération dépêché sur place, Stéphane Lagoutte, auteur de l'image du tweet ci-dessous. On y croise aussi, et souvent en plus grand nombre, les masques de Guy Fawkes, effigie popularisée par le film V Pour Vendetta d'un catholique anglais auteur d'une tragique "conspiration des poudres" à Londres au début du XVIIe siècle, ou encore ceux de Salvador Dali, popularisés cette fois par la série La Casa de Papel

Cependant, alors que la tournée promotionnelle du long-métrage de Todd Phillips avait poussé la presse à gloser abondamment sur le rapport du film à la violence, il n'est pas impossible que les émules du clown le plus glaçant d'Hollywood fassent des petits, se détournant en revanche de la folie de la fiction pour porter des revendications directement politiques.

"C’est un film qui parle de problèmes sociaux très actuels ; quand il n’y a plus de débouchés politiques aux revendications, ça explose. Le Joker, c’est un peu ça", a ainsi analysé William Blanc, auteur de Super-héros, une histoire politique, auprès de Checknews

Robin Verner