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Scènes d'émeutes, pillages et déploiement militaire: pourquoi le Chili s'embrase-t-il?

L'armée face aux manifestants au Chili.

L'armée face aux manifestants au Chili. - CLAUDIO REYES / AFP

La colère populaire s'est emparée du Chili depuis plusieurs jours. Ce week-end, le pouvoir a répondu aux manifestation par un déploiement militaire et un l'instauration d'un couvre-feu. Un tour de vis qui ne répond pas à une détresse sociale, économique et politique qui vient de loin.

Le Chili s'enfonce dans la crise. Depuis que la colère populaire s'est soulevée à Santiago vendredi dernier, on compte déjà onze morts. Le président centre-droit, très libéral, Sébastien Piñera a eu des mots très durs au sujet des manifestants, dont il a fait "un ennemi implacable" lors d'une allocution ce week-end. Tout en décidant samedi du déploiement de l'armée dans la capitale, premières patrouilles militaires depuis la fin de la dictature de Pinochet et de deux couvre-feu consécutifs, le second ayant eu cours jusqu'à ce lundi matin.

Ce tour de vis autoritaire n'a pas découragé les foules qui ont encore défilé dimanche dans les rues. La révolte s'abreuve à trois sources (économique, sociale et politique), affluents d'une même thématique: l'exaspération devant les inégalités qui gangrènent la société. 

Le ticket de métro comme déclencheur 

A l'origine de la colère, on trouve une augmentation, suspendue samedi au vu de la montée de la fureur, du prix de ticket de métro à Santiago du Chili, le plus vaste réseau d'Amérique latine et convoyant chaque jour trois millions d'usagers, rappelle ici le JDD. Mais bien entendu, les revendications n'ont pas tardé à excéder les 830 pesos projetés.

De l'extérieur pourtant, le Chili peut passer pour le bon élève à l'heure de l'orthodoxie financière: une inflation limitée à 2% par an, le taux de pauvreté à 8,6% et une croissance de 2,5% en principe cette année.

Inégalités et endettement 

Seulement voilà, les inégalités explosent dans trois domaines cruciaux: la santé, l'éducation, la retraite, qui toutes relèvent du secteur privé. La retraite apparaît particulièrement problématique. Construite par capitalisation, elle entraîne bien souvent l'obtention de petites pensions, inférieures au salaire minimum, fixé à 400 dollars. La santé et l'éducation représentent aussi des coûts élevés.

Ce lundi, le Financial Times en a tiré l'enseignement que l'exclusion des classes populaires de la réussite économique du pays était le ferment du mouvement actuel. Cette mise à l'écart oblige de surcroît à emprunter d'autres voies pour suivre le rythme de la société.

  • "Dans une société où l'intégration sociale se produit à travers la consommation, les gens ont besoin de consommer (...) et pour cela doivent s'endetter", a ainsi analysé le sociologue chilien Alberto Mayol auprès de l'AFP qui diffuse aussi la conclusion d'une enquête de l'université de Saint-Sébastien et d'Equifax: un adulte chilien sur trois est incapable de faire face à son endettement. 

La cécité du pouvoir 

Le marasme social et économique se double d'une rupture avec la classe politique. "De l'extérieur, on ne pouvait voir que les réussites du Chili, mais à l'intérieur, il y a des niveaux élevés de fragmentation, de ségrégation et une jeunesse qui, même si elle n'a pas vécu la dictature, a cessé de voter il y a de nombreuses années. Elle en a eu marre et elle est sortie dans la rue pour montrer sa colère et sa déception", a noté Lucia Dammert, universitaire de Santiago du Chili, citée par France Info

Il faut dire que le richissime Sebastian Piñera a de quoi susciter la méfiance des plus modestes. Dans les manifestations, les scandales de corruption impliquant des groupes économiques proches du pouvoir ont fleuri. Et le phrasé martial adopté par le chef d'État montre selon certains observateurs qu'il ne prend pas la mesure du problème. Marta Lagos, politologue, a assuré auprès du Financial Times: "Piñera pense que les manifestations sont un problème de sécurité, un problème de violence et de pillage. Il ne réalise qu'il existe un malaise social profond et qu'il va persister... ça ne se règle pas avec un couvre-feu". 

Les cousins d'Amérique des gilets jaunes? 

Et encore, le président chilien ne peut imposer l'ensemble de ses réformes: il ne dispose plus, en effet, de la majorité au sein du Congrès national. L'évolution, l'issue et a fortiori la postérité du mouvement de protestation restent autant de mystères. Mais leur configuration, non-alignée sur l'opposition traditionnelle, semble atypique dans le monde sud-américain.

Eugenio Tironi, conseiller politique chilien interrogé par le journal britannique, a en revanche fait de lui-même la comparaison avec les gilets jaunes français, soulignant le caractère décentralisé (le mécontentement a gagné les autres grandes villes du pays) et spontané de cette colère. 

"Cette hausse du prix du ticket de métro n'était pas disproportionnée au Chili. Elle était comparable à des augmentations précédentes... Mais elle s'ajoute au sentiment général que les salaires ne suivent pas la montée du coût de la vie, surtout quand le fardeau de la dette bondit. C'est loin d'être fini, c'est énorme", a-t-il affirmé. 

Robin Verner