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Livraison des chars Leopard à l'Ukraine: les raisons du blocage allemand

Char Leopard 2 en manœuvre.

Char Leopard 2 en manœuvre. - Patrik Stollarz

Pour le moment, et depuis plusieurs semaines, la livraison par les alliés de chars lourds Leopard 2 à l'Ukraine est bloquée par l'Allemagne. Le pays producteur doit en effet autoriser ses acheteurs à céder les armements manufacturés sur son sol à une nation-tierce. BFMTV.com explique ce mardi pourquoi l'agrément allemand est requis pour ces exportations sensibles.

Voilà un mois que l'Ukraine a chiffré son besoin en chars lourds pour faire face au rouleau compresseur russe, et des semaine que certains de ses alliés - la Pologne en tête - se sont proposés de lui livrer leurs tanks Leopard 2. D'après un responsable ukrainien à ABC News, ce sont même 12 pays qui se sont engagés vendredi dernier, lors d'un sommet sur la base américaine de Ramstein en Allemagne, à convoyer un total de 100 spécimens vers le front. Mais l'Allemagne, qui produit ces blindés, doit donner son accord préalable avant toute cession des blindés à un pays tiers.

Et il faut croire que le blocage est profond car les jours défilent et les Occidentaux attendent toujours le feu vert de Berlin. L'Ukraine, par conséquent, doit aussi patienter pour obtenir les chars qu'on lui a promis.

"Réexport"

En effet, un État a beau posséder des chars Leopard 2, et les avoir dûment payé, il ne peut pas les expédier à l'un de ses partenaires - fut-il l'Ukraine envahie - comme bon lui semble. La raison en est simple - et contractuelle: comme le note ici franceinfo, les contrats pour la vente d'équipements militaires sont établis conformément au traité sur le commerce des armes, dont l'Allemagne est signataire (comme la France d'ailleurs). Ces documents comportent des clauses de "réexport". Comme son intitulé l'indique, cette disposition couvre le transfert de l'arme ou de l'engin de guerre concerné depuis le premier bénéficiaire vers une autre nation.

C'est en vertu de cette disposition autour du "réexport" que l'acheteur est tenu de solliciter l'aval du fabricant avant de donner ou de revendre l'équipement ciblé, ici les chars Leopard 2. L'idée est bien sûr pour le pays producteur de conserver un droit de regard sur cette transaction afin de se prémunir du risque de voir ses armements atterrir entre des mains qui lui seraient hostiles (à lui ou à ses alliés), dans l'arsenal de pays dictatoriaux ou astreints à un embargo.

Au-delà, il s'agit de ne pas alimenter un commerce parallèle mais légal de revente de ce matériel ultra-sensible, échappant alors à son contrôle. D'ailleurs, les exportations d'armes à destination des pays ne relevant ni de l'Union européenne ni de l'Otan - comme l'Ukraine - sont en principe "interdites" à moins d'être justifiées par des "considérations spécifiques", stipule ce texte officiel.

Les critères d'un examen "minutieux"

À l'Allemagne donc de procéder, en cas de sollicitation, à un "examen minutieux", "approfondi", "circonstancié" de la demande, selon les termes employés par le site du ministère de l'Économie allemand, décisionnaire en dernier ressort. Des critères précis président à l'arbitrage, comme le liste la même source:

"Lors de chaque examen circonstancié, le maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité, ainsi que le respect des droits de l’homme, revêtent une importance primordiale".

De surcroît, l'équipement ne doit pas menacer de conduire "à l’aggravation des crises".

Cacophonie

Outre le champ juridique, la tergiversation allemande est aussi de nature politique. D'une part, s'il revient au ministère de l'Économie de remplir ultimement le bordereau, les ministères des Affaires étrangères, de la Défense, et la Chancellerie sont également associés au processus. Ce qui entraîne un risque de ralentissement, a fortiori dans la mesure où le gouvernement est toujours une lourde machine dans un système allemand faisant la part belle aux coalitions.

Patrick Sauce, notre éditorialiste en charge des questions internationales a ainsi rappelé ce mardi sur notre plateau que les partis composant l'alliance au pouvoir étaient liés par un "contrat de coalition (...) où tout est inscrit: de l'économie à l'écologie en passant par l'armée, les armes, la politique militaire de l'Allemagne".

On comprend mieux la cacophonie des derniers jours. Ainsi, Annalena Baerbock, ministre des Affaires étrangères (écologiste), a assuré dimanche soir que l'"Allemagne ne s'opposerait pas" à l'envoi de Leopard en Ukraine si la Pologne - et les nations désireuses d'agir sur son exemple - en formulaient la demande explicitement. L'exécutif polonais n'a pas tardé à répliquer, affirmant que celle-ci avait été émise, ajoutant qu'il pourrait se passer du quitus de Berlin s'il tardait encore à venir. Et ce mardi, c'était au tour du socialiste Boris Pistorius d'"encourager" les pays fournisseurs de Leopard 2 à former les tankistes ukrainiens à l'emploi du blindé.

Sans toutefois d'ailleurs aller jusqu'à une autorisation explicite. Signe supplémentaire - dont l'impression est encore renforcée par le manque d'entrain d'Olaf Scholz - que les écologistes allemands sont plus volontaristes en ce qui concerne l'envoi des chars que leurs collègues du SPD.

Ne pas confondre Leopard et Tigre

Enfin, il est un frein symbolique ou historique à l'accord sur le transfert des Leopard 2. Et pas des moindres. "L'Allemagne a payé très cher après avoir fait payer le monde très cher", a ainsi introduit Patrick Sauce, avant de compléter:

"En 1945, on a décidé d'anéantir le potentiel militaire des Allemands. C'est une armée qui n'est pas faite pour être à l'emploi."

L'Allemagne est certes bien disposée envers l'Ukraine, mais pas forcément jusqu'à désavouer près de 80 ans de pacifisme... "Il faut vraiment un retournement à 180°C. Déjà le fait que l'Allemagne ait largement augmenté son budget militaire, et même décuplé, c'est historique" a poursuivi Patrick Sauce.

Ce surmoi historique n'a pas empêché les Allemands de produire quantités de portées de Leopard 2. 2000 exemplaires sont opérationnels à travers l'Europe. Si c'était à refaire cependant, peut-être les ingénieurs allemands choisiraient-ils de dessiner autrement. Car la paroi du tank exhibe un caractère de sinistre mémoire: une croix de fer.

"Cette croix de fer, c'est celle qu'on a vue dans les livres d'histoire à côté de la croix gammée pendant la guerre 1939-1945. Ce dont les Allemands ne veulent pas, c'est que ce type de chars avec la croix sur le côté aillent jusqu'en Russie - si les Ukrainiens font plus que se défendre - et on ne veut pas que sur les chaînes russes, on voit un char capturé avec un général devant disant: 'Vous voyez, ce sont les nazis qui font la guerre, on vous l'avait bien dit'", a analysé l'éditorialiste Patrick Sauce. "Propagande qui serait dévastatrice pour l'Ukraine mais aussi pour l'Allemagne", a conclu le journaliste.

Un char Leopard avec la peinture d'une croix de fer visible dans sa partie supérieure.
Un char Leopard avec la peinture d'une croix de fer visible dans sa partie supérieure. © Patrick Stollarz

Il s'agirait en effet de ne pas laisser à l'ennemi le plaisir de repeindre les Leopard en héritiers des funestes panzers Tigre.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV