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Espagne, Tunisie: quand la révolte s'inscrit sur des billets de banque

En Tunisie, c'est le parti au pouvoir, Ennahda, qui est visé sur les billets de banque.

En Tunisie, c'est le parti au pouvoir, Ennahda, qui est visé sur les billets de banque. - -

Face à la crise économique et politique, un mouvement de contestation refait surface : de plus en plus de citoyens, en Espagne ou encore en Tunisie, écrivent leur révolte sur des billets de banque.

"Rajoy dehors", "Ennahda, dégage!" Ce sont des messages simples, directs. Des slogans qu’on pourrait entendre dans une manifestation, dans la rue ou dans un café. Mais dans deux pays concernés en ce moment – l’Espagne et la Tunisie – ces messages ont trouvé un support différent, et pour le moins original: des billets de banque.

Photographiés, ils sont ensuite postés sur les réseaux sociaux, tels des défis envers le pouvoir, accompagnés de mots-clé pour permettre au mouvement d’être suivi, et de prendre de l’ampleur. Une démarche qui n’altère pas la valeur des billets – et qui garantit l’anonymat.

"L’argent, c’est ce qui circule le plus entre les gens", relève le sociologue Albert Ogien, chercheur à l’EHESS. Raison de plus pour faire de ce symbole du pouvoir un support politique: "Ecrire sur des billets traduit une instabilité politique dans les pays concernés. Dans ces moments-là, on se saisit de tout ce qu’on peut pour protester. La créativité se développe."

Crise politique et financière

Dans les deux pays qui s’en emparent, la crise politique et financière fait rage. L’Espagne subit l’austérité de plein fouet: le chômage y est très élevé, notamment chez les jeunes. L’euro y est devenu le symbole d’une crise profonde – et devient donc, à travers des billets raturés, la cible des Espagnols mécontents.

Le pays est également au cœur de scandales de corruption au sein de l’Etat. Ecrire sur des billets relève d’une démarche spontanée. "C’est une nouvelle expression de la grogne collective de la jeunesse espagnole vis-à-vis d’un système politique qui les exclut", explique à 20 Minutes la chercheuse Eulalia Rubio.

"Ce message sur un billet de 5 euros pourra-t-il arriver jusqu'à Emilio Botin, président de la banque Santander?", se demande cet anonyme.

Mensaje al Sr Botin en un billete de 5 Euros ¿ llegara hasta el a traves de Twiter ? PROBEMOS. pic.twitter.com/B0ADlpAN
— Mariano9605 (@mariano9605) March 4, 2012

Ce billet demande de "retourner dans le passé et faire en sorte que les parents de Rajoy [Premier ministre espagnol] ne se soient jamais rencontrés".

Estoy va para Rajoy jaja y mira lo q me encontrado en el billete escrito jaja pic.twitter.com/WvxlJjsurb
— Raul De La Paz Lama (@RaulDeLaPazLama) June 1, 2013

En Tunisie, Ennahda cible des protestations

En Tunisie, la crise est politique. Les pourparlers entre le parti au pouvoir, Ennhada, et les opposants, pour former un nouveau gouvernement, n’ont toujours pas abouti. Sur les billets de banque, c’est Ennahda qui est rendu responsable de la crise. La démarche est rapidement devenue virale.

Moi aussi je veux en être #Tunisie #EnnahdhaDegage #Hackerbillets pic.twitter.com/whnw8guDIs
— VERMINATOR (@Verminsator) November 6, 2013

Cette photo, postée du compte "Qui a tué Chokri?", fait référence à l’assassinat de l’opposant Chokri Belaïd en février 2013.

Je viens de marquer tout ce que j'avais en poche. Vous savez ce qui vous reste à faire #EnnahdhaDegage #Tunisie pic.twitter.com/2TkN7we4O7
— Qui_a_tué_Chokri? (@adel_0) November 6, 2013

En 2005 déjà, des billets anonymes exprimaient leur révolte contre le gouvernement Ben Ali, rappelle le Huffpost Maghreb. En 2011, une campagne "Montre ton indignation sur les billets de banque" avait été lancée sur Facebook.

"Tout ce qu’on veut, c’est que les personnes qui tombent dessus aient connaissance de notre indignation", écrivaient à l'époque les instigateurs de la campagne. "S’il est subversif d'écrire sur les billets de banques, alors c'est un acte révolutionnaire. L'argent passe dans toutes les mains, celle du riche, du pauvre, indépendamment de la couleur de peau, des croyances, des idées, des sentiments, des peurs, des espoirs. Alors l'argent est le parfait moyen de communication, pour le désespoir de cette société!"

La démarche a déjà été remarquée ailleurs dans le monde - notamment en Iran ou en Chine, des pays qui pratiquent la censure. En 2009, une Iranienne expliquait au Monde: "On nous a coupé les SMS, les portables et censuré les sites Web, alors on écrit des messages sur les billets de banque."

Ariane Kujawski