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"Ecrire sur un billet de banque, une autre façon de se faire entendre"

Des euros, ou des dinars: en Espagne et en Tunisie, on utilise les billets de banque pour montrer sa révolte (Photo d'illustration)

Des euros, ou des dinars: en Espagne et en Tunisie, on utilise les billets de banque pour montrer sa révolte (Photo d'illustration) - -

Que signifie la démarche de nombreux Espagnols et Tunisiens, qui consiste à écrire sa révolte sur un billet de banque? BFMTV.com a posé la question à une sociologue, spécialiste de la mobilisation.

En Espagne et en Tunisie, depuis quelques jours, de simples citoyens crient leur colère face au pouvoir d’une façon peu commune: ils l’écrivent sur des billets de banque. Ces billets, la plupart du temps de 5 ou 10 euros, sont ensuite photographiés et partagés sur les réseaux sociaux.

Une nouvelle forme de contestation, qui soulève des questions. Quel symbole se cache derrière le billet de banque? Pourquoi ce mouvement prend de l’ampleur dans ces deux pays? BFMTV.com s’est entretenu avec Sylvie Ollitrault, sociologue au CNRS, spécialisée dans le domaine de la mobilisation.

Pourquoi écrire sur un billet de banque?

Le billet de banque, c’est un objet public, mais aussi un support papier – donc un moyen de communication. Et puis, c’est un objet économique. Il est utilisé dans deux pays frappés de plein fouet par la crise financière. Ecrire sur des billets, c’est une façon – pour les jeunes notamment – de porter un message sur le seul outil économique sur lequel ils ont prise. Eux qui sont fortement touchés par le chômage, ne peuvent pas faire grève puisqu’ils ne travaillent pas. Ils ont donc moins accès aux syndicats, et aux organisations traditionnelles au sein desquelles ils pourraient protester. Ecrire sur des billets, c’est donc une autre façon de se faire entendre.

L'Espagne et la Tunisie, sont concernés au même moment. Est-ce un hasard?

Il y a plus d’un trait commun entre les deux pays. Tous deux ont été frappés par de très forts mouvements de contestation ces dernières années: le printemps arabe en Tunisie, et le mouvement des Indignés en Espagne. On a beaucoup parlé de mouvements politiques, mais on a tendance à oublier qu’il s’agissait d’abord de conditions économiques – le prix du pain en Tunisie, le chômage des jeunes en Espagne, c’est ce qui a provoqué la crise. 

Dans ces deux pays, la colère est portée par une jeunesse. La Tunisie a déjà connu des manifestations comme celle des billets de banque sous Ben Ali, une période pendant laquelle la censure pouvait encore exister. En Espagne, on attaque les élites: c’est un message pour demander où est passée la démocratie.

Peut-on parler de désobéissance civile?

On ne peut pas dire qu’il s’agit de désobéissance civile, parce que les personnes à l’origine de ces "graffitis" utilisent un objet public, normé et reconnu pour s’exprimer. S’ils créaient leur propre monnaie par exemple, on pourrait alors parler de désobéissance civile. Là, ils jouent sur l’illégalisme: ils ne détruisent pas les billets, mais ils y ajoutent une touche personnelle.

Ce phénomène pourrait d’ailleurs être vu ailleurs qu’en Espagne ou en Tunisie. On a bien vu que les Indignés s’étaient propagés hors d’Espagne. Avec les plans sociaux que connaît la France, la population est de plus en plus fragilisée. Je ne tire pas de conclusion, mais cela ne me paraît pas impensable qu’on trouve la même chose chez nous.

Propos recueillis par Ariane Kujawski