BFMTV

Comment un espion a aidé les Américains à éliminer al-Baghdadi

Barisha, près d'Idleb, dans le nord-ouest syrien, site de l'intervention contre al-Baghdadi.

Barisha, près d'Idleb, dans le nord-ouest syrien, site de l'intervention contre al-Baghdadi. - Omar HAJ KADOUR / AFP

L'opération américaine qui a permis d'éliminer le chef de Daesh est de mieux en mieux connue. Ce mercredi, le Washington Post a dressé le récit de l'action d'une ressource qui s'est avérée inestimable pour les organisateurs de l'intervention: un cadre jihadiste "retourné", un espion au sein des premiers cercles autour d'Abou Bakr al-Baghdadi.

Les Américains, aidés par les renseignements des Forces démocratiques syriennes dominées par les Kurdes, traquaient de longue date Abou Bakr al-Baghdadi, "calife" de Daesh, dans la région d'Idleb dans le nord-ouest de la Syrie. Ils butaient cependant contre plusieurs contraintes majeures et en apparence rédhibitoires.

Outre la localisation du dictateur désormais privé d'empire, le ciel, sillonné par l'aviation russe, leur en était interdit, et le sol, sous la férule d'extrémistes, à commencer par Hayat Tahrir al-Cham, émanation d'al-Qaïda en Syrie, hostile. Mais, pour les dépasser et mener à bien l'opération qui a conduit à l'élimination d'Abou Bakr al-Baghdadi samedi dernier, l'armée des Etats-Unis a pu compter sur un apport de premier ordre: ils disposaient d'un espion au sein même du dernier carré entourant le terroriste salafiste. 

Recruté par les Kurdes

Des zones d'ombre, nombreuses, subsistent bien entendu dans le récit que le Washington Post a dressé ce mercredi de l'action de cette "taupe". Pour des raisons évidentes de sécurité, ni le nom ni le visage de cet homme ne sont destinés à filtrer. A peine sait-on qu'il s'agit d'un Arabe sunnite, bien placé dans la hiérarchie de Daesh, contre laquelle il s'est retourné après le meurtre d'un des siens par la milice. Présent lors de l'assaut contre l'ultime résidence d'Abou Bakr al-Baghdadi, il a été exfiltré, avec sa famille, deux jours plus tard de la région. 

Il faut dire qu'en-dehors même des risques consentis, son rôle s'est révélé décisif, comme l'ont confirmé trois membres ou ex-membres de l'administration américaine proches du dossier auprès du quotidien publié à Washington. 

Une fois dégoûté des pratiques de Daesh, dont il ne faut pas oublier qu'il a été un maillon, il a été recruté par les Kurdes. Ceux-ci l'ont sorti de leur carnet d'adresses pour le proposer à leurs alliés américains. Le transfuge avait en effet des airs de manne providentielle: jouissant de la confiance de l'armée terroriste désormais aux abois, il était chargé des déplacements d'Abou Bakr al-Baghdadi dans la région, et de leur logistique. Il s'est même vu attribuer la tâche d'emmener des membres de la famille du leader islamiste se faire soigner. 

De vieux démons 

Les Américains ont toutefois évalué la fiabilité de cet agent potentiel pendant plusieurs semaines. La prudence s'imposait comme une évidence et de vieux démons obsédaient de surcroît le renseignement. En 2009, il avait perdu sept agents américains, bilan auquel s'étaient ajouté un conducteur afghan et un ressortissant jordanien, dans la province de Khost en Afghanistan pour avoir fait trop confiance à un homme qui prétendait leur livrer des informations sur al-Qaïda et avait finalement déclenché les explosifs dissimulés dans sa veste. 

Le candidat à l'espionnage les a tout de même convaincu et les a bientôt abreuvé d'informations. Ses interlocuteurs ont ainsi appris par son entremise qu'Abou Bakr al-Baghdadi portait une ceinture d'explosifs sur lui lors de chacun de ses voyages. Le mouchard a surtout partagé un volet crucial de son expérience: il avait supervisé la construction du complexe élaboré par Daesh pour son patron, celui-là même où celui-ci a trouvé la mort samedi après s'être enfoncé dans un tunnel, emmenant dans la déflagration de son suicide trois de ses enfants dont il s'était servi comme boucliers humains.

L'espion, décrit comme enthousiaste dans le cours de sa mission, a décrit la configuration des lieux. "On avait estimé depuis un certain temps que cette personne était la clé et ça s'est vu comme le nez au milieu de la figure au cours des dernières semaines", a éclairé l'une des sources du Washington Post

Un bon pécule 

C'est la peur d'un nouveau déplacement d'Abou Bakr al-Baghdadi qui a poussé les Américains à intervenir. Les préparatifs de l'opération ont débuté mercredi avant d'accoucher de leur victorieuse conclusion trois jours plus tard. 

Si le commandement américain et la Maison Blanche n'ont, pour l'heure, pas confirmé l'existence de cet allié de l'intérieur, et encore moins son rôle, le général Mazloum Abdi, dirigeant des Forces démocratiques syriennes, l'a évoqué dès lundi sur NBC News. Derrière cette discrétion, l'espion devrait bénéficier d'un pécule appréciable pour refaire sa vie ailleurs. Il doit en effet percevoir une partie des 25 millions de dollars placés sur la tête du soi-disant "calife".

Robin Verner