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Belarus ou Biélorussie? Derrière ce double nom, une guerre de symboles entre opposition et dictature

Le drapeau du Bélarus porté par des manifestants.

Le drapeau du Bélarus porté par des manifestants. - Sergei Supinsky

Dimanche, l'aviation militaire bélarusse a détourné un avion de ligne à destination de Vilnius, en Lituanie, afin d'arrêter l'un des opposants au pouvoir d'Alexandre Loukachenko. La lutte politique entre la dictature et les dissidents se double d'une guerre symbolique qui porte à la fois sur le nom du pays et son drapeau.

Dans "Noms de pays: le nom" puis "Noms de pays: le pays", deux chapitres d'À la recherche du temps perdu, Marcel Proust rêve à l'effet des toponymes sur l'imaginaire. Si ce thème est bien familier au Bélarus, c'est sur le mode de la lutte politique et non de la seule rêverie qu'il occupe les esprits.

Tandis que le détournement d'un avion de ligne et l'arrestation de Roman Protasevitch, opposant au pouvoir du président Alexandre Loukachenko, sont venus rappeler, ce dimanche, la dureté du conflit entre la dernière dictature d'Europe et la dissidence démocratique, il apparaît que l'affrontement se déroule aussi sur le plan des symboles. En effet, il s'articule autour d'une double alternative: opposants et pouvoir n'utilisent ni le même nom, ni le même drapeau pour désigner leur patrie .

Un nom qui vient de loin

Des deux noms concurrents, Bélarus et Biélorussie, le premier a sur le second l'avantage de l'ancienneté mais le second domine le premier en termes de notoriété. "Bélarus" a été forgé au Moyen-Âge, comme le remarque ici France Culture. Il est issu de la langue locale, dans laquelle "Bela" signifie "blanche" et "Rus" est un faux ami: il renvoie à la Ruthénie et non à la Russie.

Le mot "Biélorussie" fait non seulement directement référence à la Russie, suggérant l'idée d'un Etat conçu comme une simple émanation ou poste avancé de son puissant voisin, mais détourne encore le préfixe vers son idiome: "Biélo" veut toujours dire "blanc" mais en russe cette fois.

Il faut attendre le 25 mars 1918 toutefois, et la reddition de la Russie désormais communiste face à l'empire allemand, pour que le terme de Bélarus connaisse une première existence officielle, tant le pays a longtemps été uni à la Lituanie au sein d'un grand-duché formé au XIVe siècle. La chute du tsarisme, l'écrasement de la révolution de février par celle d'octobre et l'armistice conclue avec les forces de Guillaume II dans la foulée provoquent l'éclatement de l'empire russe et la République populaire du Bélarus est fondée.

Mais mieux valait ne pas être en retard à la proclamation, car dès le 5 janvier 1919, les bolcheviks reprennent les choses en main et refont un Etat à leur image. Exit le Bélarus, c'est la République soviétique de Biélorussie qui va s'inscrire dans la durée.

L'odyssée d'un drapeau

Ce chassé-croisé des noms s'accompagne d'une odyssée parallèle: celle des drapeaux. Depuis le tournant du XIVe et du XVe siècle, les Bélarusses se fédéraient autour d'un drapeau blanc percé d'une bande rouge en son centre et frappé d'un cavalier en arme, épée en avant.

Un symbole surnommé la "Pahonia" (ou "Poursuite" en français comme le précise le site de la radio publique) et qui remonte à une légende associée à une bataille médiévale. Or, les Soviétiques imposent d'abord l'incontournable drapeau rouge puis, comme le notait Libération il y a quelques mois, en 1951 le drapeau rouge et vert floqué de la faucille et du marteau.

Mais en 1991, le monde russe explose une nouvelle fois et cette fois c'est le pouvoir socialiste qui est emporté. Le Bélarus regagne alors son indépendance et sa bannière. Il s'agit en effet de mettre le plus de distance possible entre l'actualité et le passé immédiat et entre cette souveraineté nouvelle et la Russie.

L'escapade ne dure pas longtemps pourtant, seulement trois ans, le temps qu'Alexandre Loukachenko parvienne au pouvoir. Dès 1995, il opte pour un drapeau rouge et vert, identique ou presque (la faucille et le marteau ayant disparu) à l'emblême de l'époque communiste.

Anna Zadora, spécialiste du Bélarus, a signalé à Libération que le régime a alors motivé cette bascule par une propagande intense autour de l'instrumentalisation du drapeau rouge et blanc par les nazis durant la seconde guerre mondiale:

"L'image du drapeau blanc-rouge-blanc a été détruite et liée au nazisme dans l'imaginaire du peuple".

Le retour des signes

Si le débat semble moins tranché autour du nom officiel du pays - "Bélarus" et "Biélorussie" continuant à cohabiter dans les appellations des institutions internationales - Alexandre Loukachenko, homme-lige de Moscou, ne laisse aucune place à l'ambiguïté quant à sa préférence. Dès son arrivée au sommet de l'Etat, il prohibe en effet la devise de l'indépendance: "Longue vie au Bélarus".

Cependant ces intimidations semblent avoir fait long feu. En août 2020, quand la reconduction d'Alexandre Loukachenko à un sixième mandat soulève une vaste contestation à Minsk et ailleurs, les manifestants ont scandé le nom de "Bélarus" et ressorti le drapeau rouge et blanc. Un bras de fer autour des signes décidément indissociable du combat politique dont l'arrestation de Roman Protasevitch fournit un nouvel exemple.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV