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Élections contestées: vive la démocrature!

L'ex-Premier ministre Ibrahim Boubacar Keïta, donné favori au premier tour de l'élection présidentielle au Mali, "a une large avance sur les autres candidats"

L'ex-Premier ministre Ibrahim Boubacar Keïta, donné favori au premier tour de l'élection présidentielle au Mali, "a une large avance sur les autres candidats" - -

Mali, Cambodge, Zimbabwe, Togo, voilà les ex-dictatoriaux qui cette semaine sont allé aux urnes pour reconduire leur majorité.

Les élections sont devenues l'apanage des autocrates. Longtemps opposés aux urnes, et au multipartisme, les dictatures, surtout africaines, ont évolué avec le plus grand cynisme. Elles se sont transformées en partis, qui acceptent le multipartisme, et les urnes. Elles n'acceptent cependant pas encore les résultats des urnes.

Ces partis ex-dictatoriaux ont compris l'essentiel: en démocratie, la majorité parlementaire règne. Donc peu importe l'existence d'une opposition, tant qu'elle reste minoritaire. Dans les régimes présidentiels, des partis autrefois dictatoriaux doivent évidemment remporter la présidentielle aussi.

Une théorie intacte

Mali, Cambodge, Zimbabwe, Togo, voilà les ex-dictatoriaux qui cette semaine sont allés aux urnes pour reconduire leur majorité. La présidentielle, respectivement du Mali et du Zimbabwe, reste encore incertaine.

Le Zimbabwe est un cas d'école: Robert Mugabe est premier ministre et puis président depuis la fin de l'apartheid en 1980! Alors que le Mali marquera un précédent intéressant, avec un candidat, IBK (Ibrahim Boubacar Keita) qui dépasserait les 50 % face à la totalité des autres candidats dans ce scrutin à deux tours.

Pourtant la théorie reste intacte: au Togo et au Cambodge, le parti ex-dictatorial proclame la victoire, et l'opposition aussi. Sans observateurs internationaux en grand nombre dans ces deux pays, il n'y a que la commission électorale nationale pour dire la vérité elle aussi nationale, et prévisiblement acquise au parti hégémonique.

Les partis et les hommes forts rêvent d'hégémonie

La démocratie électorale est devenue un truc, un moyen pour obtenir l'hégémonie. Les anciennes méthodes de parti unique et de scrutins de confirmation (des référendums pour confirmer le régime) sont définitivement trop ringardes. Il reste l'intimidation des électeurs, et la tricherie sur les résultats.

Nos autocrates des temps présents - Mugabe, Hun Sen, Faure Gnassingbé Éyadéma - sont attachés au pouvoir presque de droit divin, et les bulletins de vote sont une bénédiction. Hun Sen se prépare une dynastie avec son fils fort opportunément éduqué aux États-Unis (mais quand même un fils à papa).

Faure Gnassinbé est celui qui voudrait que l'on oublie la partie Éyadéma de son nom alors qu'il n'est autre que le fils du défunt dictateur Gnassimbé Éyadéma, à qui il a succédé moyennant une élection, contestée mais maintenue sans recours sérieux possible. 

Le score le plus recherché des autocrates: serré

C'est contre-intuitif, mais réel: l'autocrate a appris à aimer le résultat serré. La victoire écrasante est suspecte, la victoire dans un mouchoir de poche est parfaite! Quelques minces points de pourcentage en plus que l'opposant, voilà qui conforte l'image de démocrate de l'autocrate.

Ici on entre dans le concept de "démocrature", mot porte-valise imaginé en 1991 pour signifier "visage de la démocratie, corps de la dictature." Le tyran ne doit pas paraître tyran. Il faut l'habiller en président américain, français, ou premier ministre britannique (le cas de Hun Sen, qui s'incline devant le roi).

La contestation, rite de purification des opposants

Face aux victoires réputées truquées d'avance, les opposants rétorquent par l'accusation quasi-automatique d'irrégularités. Partout on se plaint: en 2011 au en 2012 au Bénin, en 2013 au Kenya, actuellement au Mali, demain au Zimbabwe, sans oublier la Côte d'Ivoire en 2010-2011, et la République démocratique du Congo en 2011. En Côte d'Ivoire l'on entre en guerre civile, au Kenya on la frôle, alors que dans les autres pays le parti hégémonique se réinstalle après une négociation discrète avec les supposés perdants.

L'opposition, elle, finit par accepter l'issue de la guerre, ou de la négociation post-électorale. Les observateurs étrangers, eux, sont superfétatoires: en Côte d'Ivoire où ils étaient nombreux, leur avis a été balayé par le mauvais perdant Laurent Gbagbo (qui lui au moins finit par perdre). Ailleurs l'on se contente d'effectifs réduits d'observateurs africains, qui eux se contentent de dire que les irrégularités ont été mineures et "sans effet sur le résultat"! Et sans effet sur l'avancement de la démocratie.

L'Europe, l'Amérique, l'ONU, les instances réellement concernées, finissent par entériner le tout, et voilà l'autocrate - à quelques exceptions près comme Mugabe - à l'Élysée, la Maison Blanche, l'ONU. Les élections sont donc très rentables pour ces autocrates, vive la démocrature.

Harold Hyman & journaliste spécialiste de géopolitique