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30 ans de la chute du Mur de Berlin: le récit des 24 heures qui ont amené la RDA à signer son arrêt de mort

Ce samedi, l'Allemagne célèbre les 30 ans de la chute du Mur de Berlin. BFMTV.com revient sur les heures décisives qui ont accouché de ce moment historique, tenant autant à la marche du monde qu'à des erreurs individuelles.

Au fond, un Etat souverain peut-il mettre fin à ses jours sans le vouloir, et même sans bien s'en rendre compte? Derrière les récits, officiels et privés, placardés par les rues et distillés par les discours, les commémorations charrient toujours leur lot de souvenirs troubles et de questions irrésolues. Les célébrations organisées ces samedi et dimanche à Berlin à l'occasion du trentième anniversaire de cette ouverture des frontières de Berlin Est vers le territoire de la RFA et l'Ouest, qu'il convient de ramasser sous l'expression de "chute du Mur de Berlin", poseront en sourdine cette interrogation liminaire. 

Car il est apparu au début du mois de novembre 1989 qu'une lecture trop légère, une erreur d'interprétation, une initiative un peu hâtive pouvaient emporter un Etat aussi monolithique que l'Allemagne de l'Est - prononcez "République démocratique allemande" ou RDA - statue taillée dans le plus inaltérable marbre soviétique, nation-forteresse parcourue par autant de policiers qu'en France malgré une population trois fois moins importante, chapeautée par la "Stasi", police politique aux grandes et nombreuses oreilles. Ainsi, le 9 novembre 1989 au soir, livrés à eux-mêmes face à une foule chauffée à blanc et désormais convaincue de pouvoir passer chez le voisin ouest-allemand, les gardes-frontières de RDA finissent par lever leurs barrières, premier acte d'un processus lent et complexe qui mènera à la réunification allemande le 3 octobre 1990.

Pour mieux comprendre la genèse de cette fusion, BFMTV.com retrace les 24 heures, du 9 novembre 1989 à 12h30 à la matinée du lendemain, lors desquelles la RDA a perdu son Mur, à la fois rempart et prison. Ce récit au fil des heures est pour beaucoup dû à l'ouvrage Mur de Berlin, le monde d'après, de Michel Meyer et François Desnoyers. 

9 novembre, 12h30

Dans son bureau, Egon Krenz, secrétaire général du comité central du Parti socialiste unifié d'Allemagne (Parti communiste) et à ce titre président du Conseil d'Etat de la RDA, lit un document qu'on vient de lui remettre. Et ce texte, qui n'est guère qu'un brouillon, vient de loin. Egon Krenz, qui a remplacé depuis trois semaines Erich Honecker, lâché par l'allié russe et débarqué, sait que si son pays joue à l'extérieur la comédie du mastodonte industriel, il est en réalité au bord de l'asphyxie économique. Il sollicite dans le plus grand secret l'aide financière de la RFA pour renflouer la banque d'Etat locale. Après tout, ce ne serait pas la première fois... Mais c'est le Berlinois de l'Est qui se heurte à un mur et ce sont les Occidentaux qui lui disent "niet". Il n'aura pas un sou s'il ne donne pas des gages en leur direction. 

Egon Krenz a donc chargé une cellule de fonctionnaires du ministère de l'Intérieur de lui rédiger la note d'un décret censé faciliter la circulation de ses concitoyens désireux de sortir du territoire de la RDA. Ces quatre individus ont phosphoré au 5e étage du 32, Mauerstrasse pour finalement accoucher de cette feuille que l'apparatchik tient à présent dans ses mains. Le projet stipule l'autorisation des voyages privés vers l'Ouest sans condition, sauf celle de revenir en Allemagne de l'Est. Le contrevenant perdrait quant à lui sa nationalité. 

Egon Krenz n'y voit apparemment rien de rédhibitoire. Le temps presse. Depuis son intronisation, Egon Krenz subit manifestation sur manifestation, sous des bordées réclamant une démocratisation des institutions qui les représentent. 

Contacté par BFMTV.com, Michel Meyer, coauteur du Mur de Berlin, le monde d'après et auteur de l'Histoire secrète de la chute du Mur, ancien correspondant en Allemagne, nous a décrit la personnalité de ce dirigeant communiste, interviewé par ses soins en 2009: "Krenz est un pâle apparatchik, désigné à la tête de l'Etat dans une logique d'opportunité. A ce moment-là, il vient de vivre deux séquences stressantes."

Tout d'abord, lorsque le cousin soviétique a choisi de débrancher Erich Honecker, il a dû s'employer, lui le numéro 2 du régime, pour supplanter les deux favoris de Mikhaïl Gorbatchev, Hans Modrow, patron du Parti à Dresde, et Markus Wolf, ancien chef de l'espionnage de la Stasi, tous deux acquis aux réformes de la Perestroïka. La seconde épreuve tient à sa visite à Moscou le 31 octobre 1989. Ce traditionnel rituel d'adoubement ne s'est pas franchement révélé concluant pour ce leader socialiste, qui physiquement se rapproche davantage de Dean Martin que de Lénine. "Il a été à Moscou, il a été renvoyé comme un gamin par Gorbatchev qui ne l'a pas jugé sérieux. Il le prend pour un fantoche, quelqu'un qui n'a ni épaisseur ni profondeur", prolonge Michel Meyer. 

Egon Krenz en 1974.
Egon Krenz en 1974. © Bundesarchiv, Bild via Wikimedia Creative Commons

9 novembre, 16h

Egon Krenz fait face au Politburo (pour "Bureau politique", organe décisionnel du comité central du Parti). Il lit à ses membres la note, dont il possède l'unique exemplaire, qu'on lui a préparée. L'assemblée, où se côtoient vieilles gloires à médailles, jeunes loups aux dents déjà élimées et mornes bureaucrates, ne bronche pas. 

"Il y a eu peu avant un renouvellement portant sur le tiers du Politburo, mais un renouvellement modéré, insuffisant et pas très qualifié. Ce sont des types qui se distinguent par leur relative insignifiance, qui ne sont pas là pour gêner Krenz. Celui-ci n'a pas choisi des aigles", replace Michel Meyer. 

A ce stade, tout se déroule comme Egon Krenz l'avait escompté. Mais la machine ne va pas tarder à se détraquer de manière spectaculaire. 

9 novembre, 17h30

Günter Schabowski, secrétaire du Comité central chargé des médias et donc porte-parole, arrive au Politburo au moment où Egon Krenz en sort. La scène qui suit est lunaire et va précipiter leur fin politique à tous les deux en même temps que le virage de la RDA. Le secrétaire général fourre entre les mains de son subordonné la fameuse note et le charge sans préavis de convoquer la presse. Problème: il oublie de lui dire qu'un "embargo strict" plane sur l'annonce fatidique jusqu'au lendemain 10h30, histoire de pouvoir émettre les consignes adéquates. Il néglige aussi de lui remettre une page reprenant ces menus détails. 

Günter Schabowski emmène avec lui ce document sans même y jeter un œil. Il sera toujours temps de le découvrir en pleine conférence de presse. 

9 novembre, 18h57

La conférence de presse touche à sa fin. Soudain, Günter Schabowski déplie le document que son dirigeant lui a transmis entre deux portes. Face aux journalistes, devant les caméras braquées sur lui et qui retransmettent ce moment en direct à la télévision, il annone que les voyages privés, y compris "à durée permanente", vers l'étranger sont désormais autorisés sans condition. 

Dans une salle stupéfaite, une voix s'élève, celle du journaliste Riccardo Ehrmann, journaliste florentin de l'agence italienne ANSA. Il demande: "Quand cela entre-t-il en vigueur?" Le nez baissé vers un papier qui ne peut pas lui apporter la réponse qu'il cherche, Günter Schabowski improvise: "Autant que je sache... Tout de suite... sans délai". 

Revenant sur la bévue, Michel Meyer pose: "Schabowski était nul". L'auteur voit dans cette faute le premier jalon de ce qu'il appelle "l'autodissolution par inadvertance de l'Etat est-allemand". 

9 novembre, 19h04

L'appareil médiatique embraye sans tarder. Les agences Associated Press et Deutsche Presse Agentur dégainent d'abord. Une dépêche évoque alors "la possibilité pour les Allemands de l'Est de franchir les points de passage". Une autre dépêche, plus nuancée, tombe à 19h05 mais il est déjà trop tard pour inciter à la prudence. Au fur et à mesure des bulletins télévisés est ou ouest-allemands, la chose prend de plus en plus d'ampleur. 

A 20 heures, la télévision publique de RFA bombarde déjà ce bandeau: "La RDA ouvre sa frontière". 

9 novembre, 21h 

Le lieutenant-colonel Harald Jäger, 46 ans, qui commande alors le point de passage de la Bornholmer Strasse, a regardé en direct la conférence de presse pendant sa pause-dîner. En 2014, il a reproduit ses impressions du moment dans une interview accordée à Reuters:

"Lorsque je l'ai vu à la télé, se souvient Jäger, je me suis dit 'Merde!', il aurait dû savoir que les Allemands de l'Est allaient se ruer aussitôt vers les points de sortie en entendant ça. Ils ne nous en ont pas informés du tout. On nous a maintenus dans l'ignorance. Si je ne l'avais pas vu (à la télé) par hasard, je serais tombé des nues."

Il appelle sept ou huit fois ses supérieurs. "Parce que ce qui arrivait ne devait tout bonnement pas arriver", dit-il. A 21 heures, des milliers de personnes, réclamant l'ouverture de la frontière qu'on leur a de fait promise, s'agglutinent sous les murs de son fief. Un seul précepte tombe, qui n'est même pas un ordre: "Essayez de ne pas vous faire prendre vos armes".

Les 46 gardes-frontières, qui ont en principe la consigne, et ont toujours eu pour consigne de tirer à vue sur les désespérés tentant de traverser la double-rangée de béton haute de 3 mètres 60 dont ils ont la garde, n'ont pas besoin de ça pour craindre pour leur équipement. Eux qui se demandent s'ils doivent ouvrir le feu, autant qu'ils s'effraient d'avoir à le faire, savent que la musique sera bien différente si la foule mettait la main sur leurs fusils. 

9 novembre, 23h30

La pression est intense. Harald Jäger va prendre sur lui de la faire retomber. Il s'adresse à ses gardes-frontières et leur ordonne de lever les barrières entravant les manifestants. "Ils n'ont pas refusé mais ont hésité, car ils savaient que ce qui arrivait n'aurait pas dû arriver et ils savaient aussi que cela serait irréversible. Il leur a fallu un moment pour s'y résoudre. Mais plus tard, voyant que tout se terminait bien, ils m'ont dit: 'Bien joué, Harald'", s'est souvenu l'ex-militaire auprès de Reuters

Dans Mur de Berlin, le monde d'après, les auteurs ont exhumé les mots par lesquels Harald Jäger et ses homologues des différents points de passage justifient aussitôt leur conduite lors de communication avec leurs officiers: ils "laissent couler". A minuit, tous les postes-frontières de Berlin ont baissé la garde. 

10 novembre, au petit matin 

L'exode, inaugurée par ces minutes capitales, durera des jours. Et c'est seulement le 11 novembre au matin que les Berlinois ouvriront une première brèche sur le Mur. Mais ce 10 novembre à l'aube, les manifestants ont déjà gagné la partie. Le comportement des soldats du détachement de l'Armée rouge en RDA ne manque pas de surprendre dans ces circonstances, eux qui restent ces jours-là l'arme au pied, cantonnés dans leurs casernes, 33 ans après avoir réprimé l'insurrection de Budapest, 21 ans après avoir ramené le "Printemps de Prague" dans l'hiver politique. 

Michel Meyer a même recueilli de la bouche de Noël Chazarain, commandant en chef des forces françaises en Allemagne à l'époque, une anecdote saisissante. Le 10 novembre, tôt le matin, il reçoit un appel du général Boris Snetkov, dirigeant l'Armée rouge en RDA. Celui-ci vient aux nouvelles. Les deux hommes conviennent de rester en contact. 

L'auteur nous explique cette passivité et même cette désorientation de troupes soviétiques qui évoluaient auparavant en RDA comme en terrain conquis. "Gorbatchev, conseillé par Iakovlev, le 9 au soir dit qu'il va se coucher et donne mandat à son ministre des Affaires étrangères Chevardnadze de gérer la boutique, en lui précisant que les événements en RDA sont des événements de politique intérieure. Chevardnadze renvoie ensuite la balle à un clampin de son ministère. C'est la raison pour laquelle les militaires n'ont pas bougé: ils n'avaient pas d'ordre". 

Ces "événements de politique intérieure" se solderont pourtant le 12 septembre 1990 par un traité signé à Moscou, entre les émissaires des deux républiques allemandes, les soviétiques, les Américains, les Britanniques et les Français, établissant les modalités de la réunification. Comme une ultime ruse de la raison. 

Robin Verner