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Orthographe: faut-il vraiment dire adieu aux accents circonflexes?

La "réforme de l'orthographe", tant discutée et décriée depuis ce jeudi matin, en est-elle vraiment une? Et puis d'abord pourquoi en parle-t-on ce 4 février 2016, alors que les rectifications de l'Académie française datent d'il y a 25 ans? Explications.

Alors que toute la France s'est réveillée amputée du "ph" de ses "nénufars" et pleure le "i" de ses "ognons" (sans même en avoir pelé), alors que la moitié des twittos est prête à prendre les armes pour défendre ses accents circonflexes, il convient de démêler un peu le contenu de cette "réforme de l'orthographe". De quoi s'agit-il? Quels mots sont concernés? Pourquoi en parle-t-on aujourd'hui? Est-ce une bonne chose?

> De quoi parle-t-on?

Un texte de l'Académie française, datant de 1990, a ressurgi ce jeudi matin sur Internet. Mettant la France à feu et à sang et le ministère de l'Education nationale dans une position inconfortable. Ce texte, intitulé Rectifications de l'orthographe, énonce des simplifications orthographiques, qui touchent plus de 2.000 mots.

> Pourquoi en parle-t-on maintenant ?

Difficile de dire pourquoi la machine s'est emballée en ce début février 2016. Alors que les rectifications de l'Académie Française, elles, datent de 1990. Un article publié mercredi sur le site de TF1, dressant la liste des "dix mots qui vont changer à la rentrée", serait à l'origine de tout, selon un article du Monde. L'article de TF1 pointe vers le bulletin officiel spécial de l'Education nationale n°11 du 26 novembre dernier. Sauf que, selon Le Monde, cette réforme est en place depuis 2008.

La vraie nouveauté, c'est donc que les éditeurs de manuels scolaires ont décidé de se mettre au diapason. "Les éditeurs scolaires qui sont en train de travailler sur les nouveaux programmes de la scolarité obligatoire ont décidé de reprendre ces règles édictées tour à tour par le Conseil supérieur de la langue française et l'Académie française", a ainsi précisé jeudi matin Najat Vallaud-Belkacem. La ministre de l'Education nationale, sommée de s'expliquer sur la disparition des accents circonflexes a lancé, avec un sourire moquant la polémique: "Je voudrais rassurer tout le monde, l'accent circonflexe ne disparaît pas, puisque les deux orthographes peuvent continuer à être utilisées".

> Quels sont les mots concernés?

Les rectifications de l'Académie française concernent 2.400 mots de la langue française. 

-Dont les emblématiques nénuphar et oignon, qui sont classés dans la rubrique "anomalies". Le premier est en effet un "mot d’origine arabo-persane". "L’Académie a toujours écrit nénufar, sauf dans la huitième édition (1932-1935)", est-il encore précisé. Par ailleurs, au rayon anomalies, interpeller devient enfin interpeler et asseoir, assoir.

-En cause également, certains mots composés, que l'on soude désormais. On piquenique, on tirebouchonne, on cuisine un millefeuille dans un faitout, en écoutant un hautecontre. Kifkif pour les onomatopées, citons, ainsi pêlemêle les mots tsétsé, froufrou, tamtam ou troutrou. 

-Certains accents circonflexes sont également appelés à disparaître. Mais pas tous. Inutile de trembler pour son âme, son pôle, son dû ou son imparfait du subjonctif. En revanche, là où ils représentent une difficulté, sans avoir de vraie cohérence, comme pour traîne, piqûre (alors que morsure n'en a pas) ou traître. "L’accent circonflexe ne sera plus obligatoire sur les lettres i et u, sauf dans les terminaisons verbales et dans quelques mots (exemples: qu’il fût, mûr)", précise ainsi l'Académie.

-Les mots empruntés à des langues étrangères subissent aussi un lifting, héritant d'un accent quand ils n'en avaient pas. Ce que l'on fait déjà avec média, imprésario et facsimilé. Moins avec véto, vadémécum ou révolver. 

- Enfin, "le participe passé sera invariable dans le cas de laisser suivi d’un infinitif (exemple: elle s’est laissé mourir)".

Est-ce positif?

"L'orthographe reflète la culture, la connaissance de l'étymologie du mot, donc la connaissance de l'histoire de la géographie, etc.", nous explique Jean-Pierre Colignon, ancien chef du service correction du Monde et grand organisateur de dictées dans toute la France. Il a planché en 1990, avec le Conseil supérieur de la langue française, à la demande de Michel Rocard, sur des rectifications à apporter à l'orthographe. "Ce que je refuse, c'est de faire des rectifications qui introduisent de nouvelles séries d'exceptions. Si on veut faciliter la tâche des enseignants et des élèves, il faut proposer des choses qui simplifient vraiment (...) Les demi-mesures ça ne sert à rien et ça complique la vie de tout le monde", juge-t-il.

Pour le linguiste et lexicographe Alain Rey, "l'idée de simplifier est une bonne idée. C'est vrai que l'orthographe est compliquée, et moins elle le sera, et mieux on apprendra à écrire". Il reste cependant, lui aussi, un peu sur sa faim. "L'Education nationale essaie de simplifier un peu l'orthographe française, mais elle le fait sur des points de détail. Ce n'est pas ça qui pose les problèmes les plus difficiles de l'apprentissage, les parents d'élèves le savent très bien. Quand on a un contact avec les gens, on s'aperçoit que cette réforme c'est un peu un coup d'épée dans l'eau", assure-t-il. 

"Peu importe qu'on ajoute ou qu'on enlève un i au mot oignon, ce qui importe c'est de donner à son écriture une image fidèle de ce qu'on veut transmettre. C'est la simplification des accords de participe, qui est épouvantablement compliquée en français, qu'il faudrait faire, plutôt que de changer nénuphar ph par nénufar avec un f, ce qui n'a strictement aucune importance".

> Pour qui sont donc ces nénufars?

Comme l'assure Alain Rey, "cela complique un peu la vie aux éditeurs de manuels scolaires, mais cela ne va pas du tout changer les habitudes des éditeurs de littérature". Pour lui, "les journaux, les magazines, et encore plus les écrivains, ne vont pas changer leur manière d'écrire, qui a été établie par des siècles d'évolution et qui correspond à une sensibilité sur la langue", souligne-t-il. 

Par ailleurs, les rectifications soumises par l'Académie française sont "déjà effectives dans les dictionnaires récents", assure le lexicologue, figure emblématique chez l'éditeur de dictionnaires Robert. "Les deux orthographes de nénuphar sont déjà dans le dictionnaire. Tout le problème est de choisir laquelle on donne comme orthographe la première, mais elles sont présentées toute les deux et on sait qu'on ne fait pas une faute en choisissant soit l'une soit l'autre".

> Quid des Québécois et des Belges?

"Le fait de changer quelque chose en France n'entraîne pas du tout l'application de ces modifications, de cette petite réforme, pour les autres pays de la francophonie, qui sont des Etats indépendants et qui font ce qu'ils veulent", précise Jean-Pierre Colignon.

> Le français évolue-t-il encore?

"Toutes les langues évoluent, une langue figée est une langue morte", lance Alain Rey. "Elle continuera d'évoluer sur tous les plans, les sens, les mots, les expressions, et l'orthographe aussi". Et de conclure: "Si on prenait des manuscrits des grands écrivains du XVIIe siècle, ils auraient zéro en dictée!". 

https://twitter.com/Radegonde Magali Rangin Chef de service culture et people BFMTV