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La célèbre BD Alix fête ses 70 ans et fait peau neuve

Détail de la couverture du nouvel album d'Alix

Détail de la couverture du nouvel album d'Alix - Casterman

La série aux 25 millions d'albums vendus dans le monde revient sur le devant de la scène avec un nouveau duo d'auteurs.

Spirou, Blake et Mortimer, Corto Maltese, Astérix… Les héros de la BD franco-belge n’en finissent pas de renaître. Le dernier en date est Alix. Créées par Jacques Martin en 1948, les aventures de cet esclave d'origine gauloise devenu citoyen romain ont marqué l’histoire du 9e Art. Et le succès ne se dément pas: plus de 25 millions d'albums ont été vendus depuis la création de la série.

"Auparavant, il n’y avait pas de BD qui s’appuyait d’une manière aussi rigoureuse sur un contexte antique ou historique en général", explique le journaliste Romain Brethes, commissaire d’une exposition Alix organisée en janvier dernier à Angoulême. "Quand Jacques Martin commence Alix en 1948, il a peu de sources à sa disposition. Au fil des albums, il va s’appuyer sur des sources de plus en plus précises. La rigueur historique va devenir un des traits de la série."

Et une des raisons de sa longévité, soixante-dix ans après sa naissance. Le scénariste David B et le dessinateur Giorgio Albertini, qui ont publié un nouvel Alix, Veni, Vidi, vici, en septembre dernier, expliquent à quel point la série de Jacques Martin a influencé leur vocation. Découvrir que l’on pouvait "parler d’Histoire en BD" a été une révélation pour David B. Giorgio Albertini en a fait son métier: "L’idée de m’inscrire en Histoire et Archéologie à l’université m’est venue de Jacques Martin. Ses albums sont une inspiration. Il est vraiment un modèle pour les historiens"

David B. ajoute: "Dans les deux albums qui me plaisent le plus plus, Le Dernier Spartiate et Le Dieu Sauvage, il y a des choses qui reviennent continuellement, c’est le regard vers le passé: c’est le passé qui revient pour contester le pouvoir romain, des peuples que les Romains ont vaincu autrefois et qui reviennent pour dire qu’ils ne sont pas vaincus. Dans ces albums, ce sont le Spartiates et les adorateurs du dieu Moloch. Dans un autre, Le Spectre de Carthage, ce sont les Carthaginois."

Alix
Alix © Casterman

Une série en prise avec son époque

Au-delà de l’aspect historique, c’est aussi la dimension fantastique de certains albums qui a marqué les lecteurs. C’est le cas dans Le Dieu sauvage, qui évoque via une statue magique la crainte du désastre atomique: "Le Dieu sauvage est le livre où le fantastique a le plus de place dans le cycle d’Alix. On se situe dans la tradition du fantastique de Théophile Gautier qui provoque une catastrophe", souligne David B.

Cette dimension est également présente dans les premiers albums de la série, L’Île maudite et La Tiare d’Oribal, qui ont inspiré le graphisme de Veni, vidi, vici. "Dans ces albums, c’est plus de la SF", précise Giorgio Albertini. "C’est presque du Blake et Mortimer dans l’Antiquité romaine". La série met souvent en scène des histoires avec des hommes animés par de grandes ambitions qui provoquent des catastrophes.

Très influencé par l’époque contemporaine, Jacques Martin puise dans l’actualité pour ses histoire. Dans les années 1960 et 1970, en plein mouvement de contestation, Jacques Martin a fait d’Alix un personnage qui craint le désordre: "Même si Alix prend partie souvent pour les plus faibles, il est assez méfiant par rapport aux révoltes du peuple. L’exemple le plus caractéristique se situe dans l'album Le Fils de Spartacus: Alix a peur que l’apparition du fils du célèbre esclave plonge le peuple dans le désordre et des révolutions qui ne mènent à rien", analyse Romain Brethes.

Bien avant Game of Thrones, Alix est un récit assez violent où Jacques Martin n’hésite pas à tuer certains personnages ou à privilégier des fins assez sombres, contrairement aux happy ends souvent de rigueur dans la BD pour enfants. "C’est ce que je trouvais très moderne dans les récits de Martin: Alix n’y arrive pas toujours, il n’est pas toujours le moteur de la défaite de l'adversaire, c’est souvent la propre ambition de l’adversaire qui se retourne contre lui", analyse-t-il. C’est le cas dans Veni, vidi, vici, sorti avec succès en septembre dernier.

Alix
Alix © Casterman

Moderniser la série

Proche de la série imaginée par Jacques Martin, ce nouvel album a souhaité aussi moderniser la série. Les longs textes, qui étaient la marque de fabrique de Jacques Martin, ont été réduits. “Ça nous a été expressément demandé”, indique David B, dont les livres sont souvent peu bavards. Il complète: "Ça permet de faire avancer l’action un peu plus vite, de la privilégier sur le commentaire." Giorgio Albertini poursuit: "C’est un peu plus moderne et permet de ne pas être trop répétitif. La BD traditionnelle passe beaucoup de temps à expliquer ce qui se passe dans la case."

A l’époque de l’âge d’or d’Alix, dans les années 1960, la BD était un milieu encore très masculin. Contrairement à certains de ses contemporains, Jacques Martin a utilisé dans ses histoires des personnages féminins assez complexes. Dans Le Dernier Spartiate (1967), le dessinateur met ainsi en scène le rapprochement entre Alix et une femme d’âge mûr. Dans Le Spectre de Carthage (1977), le personnage féminin meurt dans le premier tiers du livre. Un choc pour le jeune David B.:

"Elle monte sur une échelle qui se fend en deux et tombe au fond du puits et c’est fini. Ça donnait vraiment l’impression [que Jacques Martin] s’en débarrassait." Le duo a voulu mettre dans Veni, vidi, vici, davantage de femmes, dont un personnage de géante. "Alix passe son temps à éviter toutes les femmes qui se trouvent en face de lui et cette fois il ne peut pas l’éviter”, souligne Giorgio Albertini. “D’une manière métaphorique, pour imposer une figure féminine dans l’œuvre de Martin, il faut prendre une géante."

"J’ai essayé de changer les choses là où je pouvais intervenir", dit David B., qui a ajouté également plus de scènes de bataille. "Alix, c’est difficile d’intervenir sur ce personnage. Il est un peu tout d’une pièce. C’était beaucoup plus facile d’intervenir sur ce qu’il y a autour de lui. Notamment sur Enak, qui dans les aventures ouvre rarement la bouche et n’a pas grand chose à faire. C’était plus intéressant de le faire participer à l’histoire: Alix ne manifestant pas beaucoup de sentiments, Enak les exprime pour lui. Ce qu’il ne peut pas dire, Enak qui l’énonce. Et il se permet de le bousculer un peu." Comme David B. et Giorgio Albertini s’amusent à bousculer ce mythe de la BD.

Jérôme Lachasse