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La BD de la semaine: Nicolas de Crécy commente Un Monde flottant

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- - © Nicolas de Crécy / Soleil

LA BD DE LA SEMAINE - Le dessinateur de La République du Catch et de Léon la Came revient avec un nouveau livre consacré au folklore japonais et aux Yôkaï.

Le dessinateur Nicolas de Crécy revient, un an après le manga La République du Catch (Casterman), avec un nouvel ouvrage consacré au Japon. Et quel ouvrage: Un Monde Flottant, un leporello (un livre dépliant) qui réunit une série de dessins et de lithographies consacrée au folklore japonais et qu’il a réalisé après un séjour en 2008 à la villa Kujoyama de Kyoto. Hommage aux estampes, aux haïkus et aux fameux esprits japonais, les Yôkaï, Un Monde Flottant est un bonheur visuel. "Je ne connaissais pas cette culture des Yôkaï", raconte-t-il à BFMTV.com. "Je n’avais vu que Le Voyage de Chihiro de Miyazaki. J'ai tout découvert lors d’une grande exposition à Kyoto sur l’artiste Kawanabé Kyosai."

Nicolas de Crécy s’intéresse depuis de nombreuses années au Japon, qui le lui rend bien: des mangakas comme Katsuhiro Otomo (Akira) ou Taiyou Matsumoto (Amer Béton) sont d’immenses fans de son travail. “Il y a un côté gratifiant d’être reconnu dans un pays que l’on connaissait pas avant", confie l’artiste. "Et en même temps il y a une fascination de ma part depuis mon séjour à la villa: pas pour le manga, que je connais très peu, mais pour la culture japonaise et la vie quotidienne. C’est un pays très poétique. Habituellement je ne ressens pas de nostalgie. Mais, dans le cas du Japon, l'atmosphère est si forte qu’elle reste imprimée."

En attendant la sortie au printemps d’un carnet de voyage consacré au Mexique (dans la collection des Louis Vuitton Travel Books), il écrit un roman illustré. "Je me régale", dit-il. Il préfère désormais le scénario au dessin. "J’ai plus de mal à trouver le plaisir du dessin qui sert uniquement la narration", assure-t-il. "Mais j’avais retrouvé ce plaisir du dessin narratif sur La République du Catch".

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- © © Nicolas de Crécy / Solei

Le renard

"Je ne connaissais pas le terme de leporello, mais celui d’emaki, qui est le rouleau japonais. Il se déplie et on peut y lire une histoire dessinée. J’ai découvert l’emaki dans un musée de Kyoto. Je me suis rendu compte qu’il y avait une véritable narration. C’est exactement le même principe que la bande dessinée, même si la forme est un peu différente. Il y a beaucoup de suites d’images dans les estampes japonaises. Ce n’est pas une image isolée. Elle fonctionne par rapport aux autres. Après, je ne peux pas vraiment dire que ce livre soit une bande dessinée… C’est un hommage aux haïkus et aux Ukiyo-e, les estampes japonaises traditionnelles. Je trouvais intéressant d’avoir en ouverture une double double page. Mon idée au début était un système de deux grandes histoires sur une même page. Mais je ne le sentais pas. C’était un peu compliqué à mettre en place. Ce panoramique est un hommage à un site qui s’appelle le Koyasan, un endroit extraordinaire en montagne. J’ai eu la chance d’y aller en hiver. C’est un lieu qui m’a particulièrement marqué au Japon avec ses séquoias gigantesques, ses tombes vermoulues. Il y a une ambiance extraordinaire. J’ai joué sur ce côté neigeux très lumineux en gardant le blanc du papier."

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- © © Nicolas de Crécy / Solei

"Le vieux chien du temple n’a rien vu venir"

"Ce Yôkaï est fidèlement recopié. C’est une façon de dessiner qui est très différente de la mienne. Je n’aurai jamais élaboré un système graphique comme celui-là pour figurer un bras. Je voulais que l’on reconnaisse ce graphisme japonais. Je me suis aperçu d’ailleurs en copiant certains personnages que Hergé s’était énormément inspiré du graphisme japonais pour représenter les flammes, les montagnes et l’eau. J’ai écrit les haïkus par rapport aux dessins, j’ai essayé de suggérer ce qu’il n’y avait pas. C’est un exercice assez difficile, très concis. Quand on ne connaît pas la forme du haïku, il peut paraître un peu étrange, plat. Au début, je voulais raconter une petite histoire au-dessous de chaque image, mais cela m’a semblé lourd. Au niveau de la maquette, c’était aussi compliqué à mettre en place. Le texte aurait alourdi l’image. Et puis je me suis dit qu’il était plus intéressant que chacun construise sa propre histoire. Mon imagination est beaucoup plus sollicitée lorsque je vois un dessin. Ça me rappelle quand j’étais enfant et que je regardais des images de Sempé. Sur un dessin de Sempé, je me racontais cinquante histoires."

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- © © Nicolas de Crécy / Solei

"Les Tanuki Golden Balls au dessus de Tokyo"

"Les Tanukis représentent la fertilité. Les faire descendre sur Tokyo permet de montrer la puissance de cette ville. Ce dessin mesure 121 cm sur 193 cm. C’est un immense fusain. C’était pour une vente aux enchères à Hong Kong en 2015. Je ne l’ai plus malheureusement. Ce qui était intéressant, c’est cette perspective de la ville, la dessiner à cette échelle. Le dessin était spectaculaire: il était si grand que l’on avait l’impression de circuler à l’intérieur de la ville. En le réduisant, les traits s’affinent. Ce décalage entre un des décors les plus contemporains qui existent et cette ambiance de carte postale à l’ancienne obtenue grâce au fusain est assez marrant."

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- © © Nicolas de Crécy / Solei

Cauchemar

"Ce dessin est différent des autres. L’ambiance est curieuse, très sombre, proche d’un cauchemar. C’est un mélange de diverses sources, contrairement aux autres. Le monstre à gauche a été inspiré par un sculpture en bronze, le Kappa à droite par une gravure. Je n’étais pas très satisfait du dessin. Je suis revenu dix fois dessus. C’est ce qui donne cette ambiance sombre. Il y a eu des moments d’hésitation. J’ai failli le mettre à la poubelle, pour être franc. Le problème de l'aquarelle est qu’une fois que l’on a travaillé un premier jet, c’est très difficile de revenir dessus. Contrairement à l’acrylique, à la peinture à l’huile, voire à la gouache. Ce dessin est très travaillé, ce qui a fatigué l’aquarelle mais donne finalement à l’ensemble un petit côté suranné, étrange qui fonctionne bien."

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- © © Nicolas de Crécy / Solei

Un "défilé joyeux"

"Le personnage était particulier: une espèce de Bouddha dont les yeux fondent comme des larmes… Je me suis inspiré d’une gravure. Il est vraiment effrayant. S’il est double, c’est simplement une affaire de composition. L’image ne fonctionnait pas. J’avais besoin d’un élément sur la droite de l’image. Le décor représente un lieu que j’aime beaucoup à Kyoto: Shimo-Kitazawa. C’est un quartier très vivant où il y a beaucoup de petites boutiques. Comme beaucoup d’endroits à Kyoto, il est coupé par une voie ferrée. Il y a comme une respiration. C’était intéressant de montrer cet endroit-là et d’y faire passer quelques fantômes."

Un Monde Flottant de Nicolas de Crécy, Soleil, 62 pages, 18,95 euros
Jérôme Lachasse