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Jean-Marc Rochette, l'artiste maudit devenu auteur de best-sellers à 63 ans

Détail de la couverture de l'artbook de Jean-Marc Rochette

Détail de la couverture de l'artbook de Jean-Marc Rochette - Copyright Editions Daniel Maghen

Le dessinateur du Transperceneige, après des années difficiles, a remonté la pente en publiant coup sur coup ses meilleurs livres, deux récits de montagne âpres et universels devenus des best-sellers et bientôt adaptés au cinéma.

Jean-Marc Rochette avait tout pour devenir un artiste maudit. Fou de grimpe, il a failli laisser sa peau dans les Alpes à la fin de l’adolescence dans les années 1970. Auteur culte de la BD Transperceneige dans les années 1980, il a failli devenir fou dans les années 1990 avant de renaître grâce à la peinture dans les années 2000. Après des années de vaches maigres, le succès, le vrai, est enfin venu frapper à sa porte dans les années 2010. 

Il y a eu, d’abord, le sud-coréen Bong Joon-ho, qui a fait du Transperceneige un blockbuster mondial. Il y eu, ensuite, Ailefroide (2018) et Le Loup (2019), deux récits de montagne âpres et universels devenus, contre toute attente, des best-sellers. À 63 ans, Rochette savoure cette année 2019, qui conclut avec une rétrospective à la Galerie Maghen (à Paris, du 10 décembre au 11 janvier) une période faste où il a publié trois livres, a reçu un prix et a fait l’objet d’une exposition à Grenoble. "2019, c’est une année comme tu en vis peu dans une carrière", sourit-il. Et cela ne s’arrête pas là: la série Transperceneige sera dévoilée après le Super Bowl en février sur la chaîne TNT et Netflix, et une adaptation du Loup en film d’animation est en cours chez Xilam (producteur de J’ai perdu mon corps). 

Depuis mai, Rochette a vendu plus de 35.000 exemplaires de cette histoire dans la lignée de Bambi où un berger part à la chasse d’un loup qui a décimé son troupeau. "Le Loup est un livre très émotionnel. Il peut plaire à tout le monde", se réjouit le dessinateur. Malgré ses échecs répétés, Rochette a toujours fait preuve d’un optimisme indéfectible. Bien avant les sorties d’Ailefroide et du Loup, il savait que ses livres toucheraient le public: "Je suis toujours assez optimiste et donc un optimiste déçu. Comme je suis optimiste à presque tous les coups, à chaque fois je me disais que ça allait marchait et ça ne marchait jamais. Là, j’ai continué à le dire et ça a marché. C’est une question de persévérance dans l’optimisme."

Le Loup de Rochette
Le Loup de Rochette © Casterman 2019

"Tout le monde est étonné que ça marche"

À Grenoble, une exposition consacrée à Rochette en mars dernier au Musée de l'Ancien Évêché a attiré 25.000 entrées dans une ville de 150.000 habitants. "Le Loup est lu par tout le monde dans la vallée. C’est bien de voir que ce fameux dessin qui a l’air si difficile pour le milieu de la BD ne l’est pas pour le grand public." A sa grande surprise, Le Loup résonne avec autant de force dans le reste du pays et réussit l’exploit de faire s’entendre "écolos et bergers sur un sujet où les mecs sont prêts à se battre". 

"Tout le monde est étonné que ça marche", complète-t-il. "Quand j’ai fait Ailefroide, j’ai des copains qui étaient persuadés que ça ne marcherait pas. Le premier étant [Olivier] Bocquet [son co-scénariste d’Ailefroide, NDLR]. Il pensait que c’était une niche et qu’on en vendrait 5.000." Il en a vendu 60.000. Un exploit pour un livre rude retraçant sa jeunesse d’alpiniste et l’accident d’escalade qui a failli le tuer. En cela, Rochette se rapproche de son modèle, l’écrivain américain Cormac McCarthy dont les récits réputés difficiles séduisent un large public. 

Avec le temps, Rochette a surtout appris que le public est roi: "la BD est un art populaire. Si tu fais un truc obscur, tu ne vas rien vendre." Avant d’en arriver là, Rochette a eu mille et une vies, qu’il raconte dans Vertiges, un ouvrage accompagnant l’exposition à la Galerie Maghen et contient une longue interview menée par la journaliste Rebecca Manzoni. Il s’y livre à cœur ouvert. On y comprend d’où vient son style, comment son trait souple des débuts est devenu rugueux au fil des années, de quelles souffrances il a été nourri: "J’ai un travail dit protéiforme, qui passait pour décousu, et là on découvre qu’il y a une cohérence totale", commente Rochette, qui n’a jamais cherché à séduire ou à faire des compromis avec son art. 

Ailefroide de Rochette
Ailefroide de Rochette © Casterman 2019

"Depuis que je suis parti en Allemagne, je remonte" 

Associé à un univers sombre et désespéré, Rochette a pourtant commencé sa carrière comme "auteur comique et burlesque", rappelle-t-il. En 1980, il publiait en parallèle et avec succès dans les revues (À suivre) et L’Écho des Savanes, Le Transperceneige et la BD animalière et satirique Edmond le Cochon. Une partie de son œuvre qui est désormais occultée: "J’adorais ça. Mais le public, à part Edmond, n’a jamais adhéré à mon burlesque." Après le succès du Transperceneige, il a donc enchaîné avec plusieurs récits de SF ambitieux (Requiem Blanc, Le Tribut), mais sans trouver de succès comparable. 

Puis Rochette a travaillé pour L'Équipe. Il y commentait les buts de la semaine en dessin. Un confort matériel qui lui permettait de se consacrer à la peinture abstraite: "J’étais en décalage complet entre ce que je faisais toute la semaine et le dessin ultra-pragmatique que je faisais le samedi pour L'Équipe. C’était lu par un million de personnes à l’époque." À cette époque, il a cru devenir fou. Alors qu’il tente de relancer Le Transperceneige au début des années 2000, il se refait une santé en collaborant avec René Pétillon, "un maître du gag" qui "avait le gag dans le sang": "Grâce à lui, j’ai appris qu’il fallait un sujet que les gens puissent identifier, une attaque très drôle ou très affective." Ce qu’il a appliqué dans Ailefroide et Le Loup

Sa renaissance artistique n’intervient que bien plus tard, à la fin de la décennie, lorsqu’il quitte la France pour Berlin, pour prendre un nouveau départ. "Quand je suis arrivé en Allemagne, je n’arrivais pas à peindre, je n’arrivais plus à rien faire", se souvient-il. Sur place, il apprend l’allemand avec des Syriens. "J’ai l’impression que le fait d’apprendre une nouvelle langue a eu un effet salvateur. Un blocage a sauté. Depuis que je suis parti en Allemagne, je remonte." 

Jean-Marc Rochette
Jean-Marc Rochette © Wikimedia Commons - Les Etages

"Je n’ai jamais eu une période aussi créatrice de ma vie"

Depuis la sortie du quatrième tome du Transperceneige, qui "a été bouffé par [le succès du] Loup", Rochette planche sur la suite, prévue pour mars. En attendant l’ultime tome, il réfléchit à un nouveau livre de montagnes, intitulé La Dernière reine, et à un autre sur son grand-père paternel, qui fut résistant. Il a déjà le titre et la première scène. Rochette fourmille d’idées. Un sentiment nouveau: "Je n’ai jamais eu une période aussi créatrice de ma vie", s’enthousiasme-t-il, avant d’ajouter: "J’ai toujours eu comme une mobylette bridée. J’en avais sous le capot, mais je n’avais pas encore tout donné. Le déclic, c’est l’Allemagne, Bong Joon-ho, la synergie du succès. J’ai senti que le public était là, ça donne de l’énergie, des idées. Je pense que la France a le même problème. On est un pays très créatif, et là elle est complètement bridée, ça ronfle. On arrive à un moment, où il faut qu’il y ait un changement de paradigme total, à tous les niveaux." 

Rochette, qui partage aujourd'hui sa vie entre Paris et Grenoble, est à un carrefour de sa carrière. D’un côté se trouve Le Transperceneige, dont le public peine à se renouveler malgré un récit politique qui fait écho aux grands mouvements contestataires contemporains. De l’autre se trouvent les récits montagnards qui jaillissent sous sa plume et séduisent un large public. Tout se passe comme s’il vivait en parallèle sa vie d’avant et sa nouvelle carrière d’auteur à succès, comme s’il devait mettre un point final à l’aventure du Transperceneige avant de pouvoir pleinement profiter du succès: "Je laisse tomber un public qui me soutient et me porte en triomphe pour un autre public qui lui me déserte", déplore-t-il, avant de conclure: "Les gens veulent voir de la beauté, de la montagne, de la nature, des beaux sentiments. Ils ne veulent pas voir la fin du monde. Peut-être parce qu’ils la voient au quotidien." 

Jérôme Lachasse