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Bastien Vivès: "Tout ce que je n'ai pas fait dans ma vie, je le fais en BD"

Détail de la couverture d'Une sœur

Détail de la couverture d'Une sœur - Bastien Vivès & Casterman 2017

ENTRETIEN - L’auteur de Polina et de Lastman revient avec Une sœur, un roman graphique qui raconte l’éducation sentimentale de deux adolescents un été en Bretagne. Il revient pour BFMTV.com sur la genèse de ce livre très personnel.

En attendant le tome 10 de Lastman (prévu pour septembre), Bastien Vivès sort ce mercredi 3 mai aux éditions Casterman Une sœur, déjà salué par la critique et ses pairs comme son récit le plus abouti. "Je le trouve assez abouti aussi", acquiesce l’intéressé, avant de lâcher: "Je me demande bien ce que je vais pouvoir raconter après… Il résume tellement de choses..." Toutes les obsessions de Bastien Vivès y sont en effet réunies: la solitude, les rencontres, la nostalgie pour l’enfance, la découverte du corps, le sexe…

L’histoire est simple: Antoine, 13 ans, se rend comme chaque année dans la maison familiale en Bretagne. Il rencontre la fille d’une amie de ses parents, Hélène, 16 ans. Avec elle, Antoine découvrira le sexe, les clopes, l’alcool et la fête et, même, le goût de la mort. Explications avec Bastien Vivès, qui prépare activement la fin de Lastman et un livre pour enfants.

Couverture d'Une sœur
Couverture d'Une sœur © Bastien Vivès & Casterman 2017

Vous avez dessiné avec Sanlaville et Balak plus de 2.000 pages de Lastman en quatre ans. Une sœur, c’est une pause?

Complètement. Et je continuais Lastman pendant les quatre mois où j’ai dessiné Une sœur. J’ai passé l’été 2016 à dessiner. C’est pendant l’été que je réalise mes meilleurs trucs, quand je ne prends pas de vacances et que je reste dans l’atelier, que tout le monde est parti… Les mails ne tombent plus, personne ne m’appelle. Tous les jours, je dessine à bloc.

Comment est né Une sœur?

J’ai l’histoire en tête depuis deux ou trois ans. Je voulais raconter la relation qui unit des frères, mais il me manquait l’axe principal. En mai-juin 2016, j’ai pensé à ce personnage féminin qui allait devenir une espèce de grande sœur et tout s’est dégoupillé d’un coup. C’était parfait. Ce qui va faire la spécificité de leur relation, c’est qu’ils ne sont pas unis par le sang. Elle aurait rêvé avoir un petit frère et lui une grande sœur. Pendant une semaine, ils le font par procuration.

Les frères et sœurs ne font pas ce qu’ils font...

Evidemment! C’est l’avantage de la situation. C’est aussi ce qui les motive: ils savent qu’ils sont dans un cadre où il n’y aura jamais d’agressivité. C’est agréable. Ils vont pouvoir se découvrir et s’éduquer l’un et l’autre. C’était l’enjeu du bouquin: que l’on ne ressente pas une tension dramatique, comme si tout d’un coup un des parents leur disait: "Surtout, ne faites pas ça!".
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- © Bastien Vivès & Casterman 2017

Le titre peut apparaître comme une provocation. Il est très ambigu.

C’est ça qui est chouette. Ce livre, c’est un gigantesque fantasme. Personne ne vit ça. C’est normal. Si c’était l’histoire d’un mec de 25 ans et d’une nana de 20, ce serait plus convenu, tout le monde l’a vécu. Là, tout d’un coup, c’est fou, ce n’est pas la réalité. Ce qui me plait, c’est d’aller plus loin, d’aller chercher dans le fantasme. Quand j’ai écrit Une sœur, ce qui m’a motivé a été de me dire: "Si j’avais une grande sœur, j’aurais trop aimé qu’il se passe ça". Et on te dit: "c’est glauque". Oui, mais c’est du fantasme. Et si j’avais vraiment eu une sœur, je ne l’aurais certainement pas fait.
"Ce livre, c’est un gigantesque fantasme"

Est-ce que vous vous souciez des réactions que peut susciter Une sœur?

Tout l’enjeu a été de faire en sorte que lorsqu’on lit une scène comme celle de la fellation, on la trouve marrante et non choquante. J’aime bien laisser croire que l’on ne va rien voir. Ils vont à l’Intermarché, puis elle lui baisse son pantalon. On ne s’attend pas à cette scène, qui est désamorcée tout de suite. Et j’en rajoute une couche à la page suivante avec le père qui dit: "Qui veut une merguez?". C’est con, c’est débile.

A travers chacun de vos livres, votre volonté est de susciter du rêve, des fantasmes?

A fond. Une sœur est une parenthèse enchantée: il y a un drame au début et à la fin. Entre, c’est une parenthèse où tout est trop cool. Antoine vit mille émotions à la fois. Tout ce que je n’ai pas fait dans ma vie, ou tout ce que j’ai voulu corriger dans ma vie, je le fais en BD.

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- © Bastien Vivès & Casterman 2017

C’était déjà le sujet de Hollywood Jan (2008): un garçon timide s’impose au lycée grâce à ses amis imaginaires Stallone, Russell Crowe et Schwarzenegger.

Quand on me demande à quel moment de ma vie j’aimerais revenir, je réponds huit ans, même si ce qui s’est passé dans ma vie ces dix dernières années est mille fois plus fou. Je veux retourner à l’âge de huit ans: je suis avec mes parents, je vais au magasin de jouets pour acheter des tortues ninja... C’est le premier truc dont je rêve.
"J’ai eu envie de raconter l’histoire d’Une sœur pour me rebooster"

C’est aussi le sujet d’Une sœur.

Ces cinq dernières années, dans Lastman, mes autres projets et même ma vie, je suis vraiment retourné dans l’enfance - je ne sais pas si c’est lié à la trentaine. Je pense que j’ai eu envie de raconter l’histoire d’Une sœur pour me rebooster, comme si je faisais ma petite adolescence.

C’était pour lutter contre une forme de déprime?

Oui… J’ai passé cinq-six ans à me dire que c’était mieux avant. A la fin, c’est un peu pesant. J’ai dû le faire un peu inconsciemment: je refais mon adolescent et, hop, je repars, je suis adulte. C’est peut être un truc comme ça.

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- © Bastien Vivès & Casterman 2017

On réduit souvent vos BD au sexe, mais elles parlent aussi beaucoup de solitude, de nostalgie...

Et de mélancolie. Il y a toujours l’idée que plus rien ne sera comme avant. La phrase prononcée par Hélène dans Une sœur - "Avec vous, c’est chouette" - résume toute mon existence. Si la vie vaut d’être vécue, c’est pour les autres. J’avais déjà un peu esquissé cette idée dans La Grande odalisque (ed. Dupuis) avec Rupert & Mulot où un personnage disait: "Dans la vie, ce n’est pas ce qu’on fait qui compte, mais avec qui". Je fais toujours des albums sur des rencontres. C’est ce qui donne l’excitation dans la vie: qu’on aille en soirée ou boire un verre, on est toujours en train de se demander si on va rencontrer quelqu’un. La vie est vraiment rythmée par ça.
"On ne veut pas rater les deux derniers albums de Lastman"

Quelle est la part d’autobiographie d’Une sœur?

L’île-aux-Moines et la maison existent. C’était la maison de mes cousines. La fille n’existe pas. L’ambiance familiale était celle qu’il y avait à la maison. On allait au resto et on dessinait. L’histoire avec le jouet m’est arrivée: j’avais six-sept ans et j’ai vu une mère mentir volontairement en disant que c’était le jouet de son gamin alors que c’était le mien.

Pourquoi les personnages d’Une sœur sont-ils si jeunes? A part Adrian de Lastman, il y a peu d’enfants dans vos BD.

J’adore faire parler les gamins. Je suis fasciné par la manière dont ils pensent, alors que je n’en côtoie pas forcément. J’aime bien le personnage d’Adrian dans Lastman. Aujourd’hui, je le dessine adulte. Je suis content de le retrouver gamin dans une histoire comme celle-là. Dans Lastman, on a voulu montrer qu’il avait grandi et qu’il avait été traumatisé par cet événement [SPOILER: la mort de sa mère, dans le tome 6, NDLR]. On ne veut pas rater les deux derniers albums, parce qu’il va falloir retrouver Adrian. Si à la fin, les gens n’ont pas retrouvé l’empathie qu’il avait pour lui au début, ce sera raté. 

Bastien Vivès, Une sœur, Casterman, 212 pages, 20 euros. Elles(s), la première BD de Bastien Vivès, ressort également aux éditions Casterman (14 euros).

Le lancement d'Une sœur aura lieu à la galerie Manjari & Partners (Paris XIe) en présence de Bastien Vivès le mercredi 3 mai à partir de 18h30.

Jérôme Lachasse