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Après Le Retour à la terre, Manu Larcenet explore avec humour ses anxiétés dans Thérapie de groupe

Thérapie de groupe de Manu Larcenet

Thérapie de groupe de Manu Larcenet - Dargaud

Le dessinateur du Combat ordinaire, Blast et du Retour à la terre revient avec une nouvelle BD, Thérapie de groupe. Il y raconte avec humour ses anxiétés.

Après deux séries sombres et désespérées, Blast et Le Rapport de Brodeck, Manu Larcenet est revenu l’année dernière à l’humour en publiant avec Jean-Yves Ferri le sixième tome du Retour à la terre. Larcenet récidive ce vendredi 10 janvier avec Thérapie de groupe. Il s'y met en scène en ex-auteur à succès au bord de la folie et à la recherche de "l'idée du siècle". 

Après Manu Larssinet (Le Retour à la terre), Marco (Le Combat ordinaire), Polza (Blast) et l’Anderer (Brodeck), place à Jean-Eudes de Cageot-Goujon, nouvel avatar du dessinateur qui dit avoir réalisé avec cet album sa version de la fameuse Rubrique-à-brac de Gotlib. 

"Je n’ai pas facilité la vie aux lecteurs. Il faut suivre. On passe du coq à l’âne", dit-il en désignant cet album où il multiplie les styles graphiques et les pages psychédéliques dignes des grandes heures de Métal Hurlant. "Tout ce que j’aime, c’est le contraste. C’est la plus belle chose en dessin. Tu auras beau savoir dessiner comme un dieu, si tu ne sais pas manier les contrastes, tout est plat", ajoute-t-il. 

Avec Thérapie de groupe, Larcenet tente d’enrayer le destin ordinaire des BD d’humour: "Souvent les albums de bande dessinée avec des gros nez sont feuilletés aux chiottes et à chaque fois qu’on me dit ça, ça me brise le cœur. Ça me plaît que ce soit dense. J’ai voulu faire un album qu’on ne puisse pas feuilleter." 

Après des années à travailler sur papier, Larcenet est passé à la palette graphique. "Avec l’ordinateur, c’est tellement facile que je ne laisse plus passer une image tant que je ne suis pas content", glisse-t-il, confiant avoir retrouvé "le plaisir de lettrer". "Tout est fait à la main", dit-il encore fièrement. "J’ai retrouvé une patience à l’ordinateur que j’avais perdue avec le papier." Rencontre avec un auteur heureux de pouvoir s’amuser de ses anxiétés. 

Manu Larcenet
Manu Larcenet © Dargaud - Rita Scaglia

En 2016, vous avez déclaré dans L’Express: "Pour être authentique, l'art doit être proche de la folie". C’est particulièrement vrai dans Thérapie de groupe.

Mon défi est de faire un livre qui soit enfin à l’image de ma psyché chaotique. Ma psyché est tout sauf linéaire et équilibrée. Avant, je me forçais. Ça a été une expérience. Dans Blast, je suis bien content d’avoir réussi à faire un récit. Mais pendant Blast ça me titillait déjà de ne pas trop prévoir à l’avance. Je m’enfermais dans des choses que je n’avais peut-être pas envie de faire. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à laisser une part d’improvisation légère dans l’écriture. Thérapie de groupe, ce n’est que de l’improvisation, même si je sais à peu près où se passera le prochain [Larcenet en a déjà dessiné les deux tiers, NDLR]

Thérapie de groupe sort six mois après le tome 6 du Retour à la terre. Combien de temps avez-vous travaillé sur cet album? 

J’ai fait Le Retour à la terre pendant Thérapie de groupe. Le Retour à la terre, ça va très vite. Ferri m’envoyait cinq demi-pages le matin et le lendemain je les lui renvoyais encrées et finies. Ça va très vite, parce que le dessin est très simple. C’est toujours un cadrage à ras du sol comme dans Les Schtroumpfs. Il y a très peu de décors. C’est très minimaliste. Comme on a déjà fait cinq tomes, je sais déjà où je vais à chaque fois. Il m’arrive même de dessiner sans crayonné, sans mise en place. 

Thérapie de groupe étant une exploration de votre psyché, c’est donc plus tortueux?

Ferri a une bienveillance naturelle envers les gens et les personnages et moi j’ai plutôt une malveillance naturelle. J’adore le petit Manu Larssinet, mais ce n’est pas tellement moi. Là, ce Jean-Eudes de Cageot-Goujon me correspond plus.

Pourquoi s’appelle-t-il ainsi?

Quand j’ai commencé, j’avais dit: "Je m’appelle Manu Larcenet, je suis une star internationale et je vous emmerde". Je me suis dit que si je faisais ça je devrais assumer tout ce qu’allait dire ce personnage. Et, ça, je n’en suis pas capable. J’ai donc changé le nom pour créer ce petit décalage qui permet aux lecteurs de comprendre que ce n’est pas tout à fait moi, que je lui fais dire des choses que je ne ferai ou ne dirai jamais.
Thérapie de Groupe de Manu Larcenet
Thérapie de Groupe de Manu Larcenet © Dargaud

Ferri a un jour dit à propos de vous: "J’essaie de ne pas pousser le gag trop loin car Manu risque un jour de réaliser qu’il n’est qu’un personnage de papier." Quand on pense à vos doubles - Manu Larssinet, Marco, Polza, l’Anderer et maintenant Jean-Eudes -, il n’a pas tout à fait tort...

C’est la poésie de Ferri. Je le fais consciemment à chaque fois. Ça vient des marges de Fluide Glacial. Je me suis senti à l’aise dans Fluide le jour où j’ai réussi à dessiner dans les marges et que ça ne jurait pas trop avec les autres. C’est exactement comme ça que je me dessinais. C’est rassurant. C’est difficile de plonger dans un nouveau dessin à chaque nouveau récit. J’essaie d’avoir des points de repère - et souvent le seul point de repère qui ne soit pas mouvant c’est moi. 

Vos personnages ont souvent des gros nez avinés...

C’est un détail que j’adore. Je l’ai piqué à Daniel Goossens qui faisait à un moment des nez avec une toute petite auréole blanche. Mon défi, c’est de faire du gros nez. Avant la mort de Gotlib, j’ai eu envie de reprendre la Rubrique-à-brac. Je n’ai jamais osé lui demander et mon éditeur m’a déconseillé de le faire. J’ai réfléchi à ce qui me plaisait dans la Rubrique-à-brac: ce n’est pas un récit, mais des petits thèmes sur des conneries. Ce n’est pas très éloigné de ce que je fais dans Thérapie de Groupe. Gotlib est un des rares à avoir fait de l’humour pour adultes. J’aimerais bien en faire. 

Il y a ce côté Rubrique-à-brac dans l’album. Vous pastichez Snoopy, les comics, les mangas, Métal Hurlant, Fabcaro…

Merde! Je ne sais pas ce que fait Fabcaro pour que tout le monde pense que c’est du Fabcaro! C’est un hommage à Lewis Trondheim! Lewis a popularisé dans les années 2000 le plan fixe avec une conversation stupide et un gag à la fin. C’était à lui que je pensais! Ce n’était pas pour me moquer. J’aime bien Fabcaro. Tout ce que j’ai lu de lui est vachement bien. Zaï, zaï, zaï, zaï, c’est magnifique. Je n’ai pas lu le reste après. Avec le recul, Thérapie de groupe est ma Rubrique-à-brac. Avant, je pouvais parler de plein de choses, j’avais vécu plein de choses dans ma jeunesse. Mais ça fait 25 ans que je suis assis à ma table à dessiner et je n’ai pas grand chose à raconter en dehors de ça. 
Thérapie de groupe de Manu Larcenet
Thérapie de groupe de Manu Larcenet © Dargaud

"Ma vie est coincée dans des cases"...

C’est joli… 

C’est ce que vous écrivez dans Thérapie de groupe! 

Ah mais oui! J’ai oublié! (rires) Je n’ai rien d’autres à raconter que ça. Qu’est-ce que la création? Qu’est-ce que le dessin? Qu’est-ce que ça signifie d’y être tout le temps, de s’y perdre, d’y être malheureux, puis heureux, de tourner autour de la table et de soudain trouver une idée. L’album ne parle pas uniquement de la page blanche, mais aussi de la recherche de la bonne idée, de l’idée du siècle. 

Vous l’avez déjà eue?

Non. L’idée du siècle, c’est celle qui arrive au bon moment dans ta carrière. C’est l’idée qui séduit les gens, mais qui va avant tout faire partie de ta vie, qui sera en accord avec ta trajectoire de vie. L’autobiographie en BD a été l’idée du siècle. Quand j’ai lu Quéquette Blues (1984) de Baru, c’était l’idée du siècle. Pareil pour Fred [l’auteur de Philémon, NDLR]. Quand je le lisais tout petit, je ne comprenais rien, mais je me demandais: "On peut faire ça?! On a le droit de faire ça?!" F’murr [le créateur du Génie des alpages, NDLR], pareil. Je cherche des idées du siècle pour quelques cases, eux ils en cherchaient pour des séries! C’est hors de ma portée.

D’où viennent les idées? 

Vous n’allez pas me poser cette question-là quand même? (rires). Les idées ne viennent pas. Je déteste cette idée. Ce sont des heures et des heures… une vie entière à tourner autour de la table! En particulier pour faire de l’humour. C’est beaucoup plus compliqué de faire de l’humour que de faire du drame. L’humour, qu’on le veuille ou non, il y a des mécanismes. Il faut, si ce n’est les utiliser, au moins les détourner, mais toujours les prendre en compte. 
Thérapie de Groupe de Manu Larcenet
Thérapie de Groupe de Manu Larcenet © Dargaud

Thérapie de groupe, c’est un album en attendant la grande idée? 

Non, pour moi, c’est ma grande idée. Je pense. Mais c’est aujourd’hui. Dans trois ans, je trouverai peut-être que c’était une idée pourrie. Faire une narration chaotique avec plein de dessins différents correspond à ce que j’aime. Je change tout le temps de dessin et ce n’est pas clair dans ma tête: il suffisait de l’appliquer à la bande dessinée. Je n’avais jamais eu l’idée.

Cet album est-il une thérapie de papier?

Non. Ce n’est jamais une thérapie. Au contraire. C’est très dur. Ça remet même en cause des choses très profondes. Je suis obligé de me mettre au service de ma psyché. En vieillissant, la narration classique ne me suffit plus. Il est temps maintenant que je fasse en humour quelque chose qui commence à être personnel. Je trouve que ce que j’ai fait en humour est un peu passe-partout, à part Le Retour à la terre que j’adore, mais ce n’est pas moi qui l’ai écrit. Je ne peux pas en être fier absolument. 

Et Blast?

J’ai eu un gouffre à la fin de Blast. J’ai cru que j’étais fini, que je n’y arriverais plus. C’est ce que je raconte au début de Thérapie de groupe. Blast est un des rares livres que je relis. J'en suis assez fier, à part des vingt premières pages où le dessin est pourrave. Après, il y a un truc dans Blast que je n’avais jamais fait: être à peu près régulier.
Jérôme Lachasse