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Une étude sur les compétences des enfants de maternelle sème le trouble chez les enseignants

Un enfant de maternelle (photo d'illustration)

Un enfant de maternelle (photo d'illustration) - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT © 2019 AFP

Une étude statistique a fait craindre chez les enseignants une évaluation individuelle du comportement des enfants.

L'enfant a-t-il parfois ou jamais "des accès de colère"? Pleure-t-il souvent? Lui arrive-t-il de répondre mal à l'adulte? La Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) du ministère de l'Éducation nationale va lancer pour la rentrée 2021/2022 une enquête au long court auprès de 35.000 enfants qui les suivra jusqu'à la fin de leur scolarité dans le secondaire.

"Coupe la parole" ou "pleure souvent"

Particularité de ce suivi: il débutera dès l'entrée en petite section de maternelle. Son objectif: étudier "le rôle que joue l'école maternelle par rapport à l'école élémentaire dans le parcours des élèves" mais aussi "l'impact de la scolarisation des moins de 3 ans et de l'abaissement de l'âge de l'instruction obligatoire de 6 à 3 ans", explique le ministère. Cette enquête devrait également permettre de "recueillir des informations sur le milieu familial et social de l'élève" et "mesurer le degré d'implication et les attentes de la famille en matière d'éducation".

Une première phase d'expérimentation doit ainsi se tenir, dès le premier semestre 2021, dans une soixantaine d'écoles. Trois aspects devraient être interrogés: le langage, les outils pour structurer sa pensée ainsi que la mise en œuvre des compétences transversales. C'est cette dernière partie qui suscite la controverse chez les enseignants.

Notamment les questions qui interrogent le comportement de l'enfant en classe. Parmi celles-ci, il est demandé si l'élève "agit sans contrôle, de manière brutale", "a des difficultés pour se concentrer sur les activités", "des accès de colère", "coupe la parole", "répond mal à l'adulte", "est agité", "impulsif", "agit de manière violente" ou encore "pleure souvent". L'enseignant doit préciser si cela arrive jamais, parfois ou souvent.

"On va étiqueter des enfants"

Une enquête qui fait grand bruit au sein de la communauté éducative. Guislaine David, porte-parole et co-secrétaire générale du Snuipp-FSU, juge ces questions aberrantes. "Un enfant de 3 ans, on sait bien qu'il coupe la parole, remue ou bouge beaucoup, c'est même tout à fait normal. Il y a déjà eu par le passé des tentatives pour évaluer le comportement des enfants, cela pose question", s'indigne-t-elle pour BFMTV.com.

En 2005, des experts de l'Inserm avaient évoqué une nouvelle maladie, le "trouble des conduites", et recommandaient un dépistage dès 3 ans. L'idée générale: détecter les germes de la délinquance. Le projet avait fait scandale et fini par être annulé. Tentative du même type quelques années plus tard lorsque Jean-Michel Blanquer était directeur de la Direction générale de l'enseignement scolaire. Dans ce projet de dépistage des difficultés d'apprentissage et de comportement, la nomenclature proposait de classer les enfants de maternelle dans les catégories "rien à signaler", "à risque" ou "à haut risque". Le tollé avait fait avorter le projet. Pour Guislaine David, du Snuipp-FSU, cette enquête serait du même accabit.

"On va étiqueter des familles et des enfants et cela va les suivre tout au long de leur scolarité. Et puis, qu'est-ce que cela signifie, qu'un enfant qui chouine en maternelle sera en échec quelques années plus tard? Le risque, c'est de faire des raccourcis. Il faut laisser le temps aux enfants. Ils ont des rythmes d'apprentisssage différents, qu'ils soient scolaires ou comportementaux. On ne peut pas les catégoriser dès le départ."

Un panel de données anonymes

Ce que dément fermement Fabienne Rosenwald, la directrice de la Depp. "Il s'agit d'un panel, cela fait quarante-cinq ans que l'on en fait", assure-t-elle à BFMTV.com. Elle précise qu'il n'est aucunement question de cataloguer ou de juger les enfants. Par ailleurs, les données ne seront nullement inscrites dans les dossiers scolaires. "C'est comme une étude statistique de l'Insee, les données restent anonymes, personne n'y aura accès."

Le précédent panel, arrivé à terme, avait concerné des enfants entrant au CP. Mais l'instruction à l'école étant dorénavant obligatoire dès 3 ans, la Depp a ainsi décidé de le faire démarrer dès la maternelle. "On va suivre les enfants durant toute leur scolarité. Mais si l'on n'a pas le profil initial, c'est très compliqué." Pour Fabienne Rosenwald, mesurer les compétences transversales des enfants est essentiel.

"La recherche a montré qu'elles avaient un rôle déterminant dans le développement de l'enfant. Des élèves qui ont le même profil à l'entrée en petite section vont évoluer différemment. Il est intéressant de comprendre ce qui a fait la différence."

Des compétences liées à la réussite

Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l'éducation et directeur du laboratoire de psychologie du développement et de l'éducation de l'enfant (CNRS) qui a participé à l'élaboration de l'enquête, le confirme. "L'idée, c'est d'évaluer les processus transversaux appliqués à tous les apprentissages, pas de mettre une étiquette ou d'expliquer la trajectoire d'un individu", explique-t-il à BFMTV.com. Car selon lui, la réussite scolaire serait liée à des compétences bien plus larges que les simples connaissances ou le QI.

"Ce socle de compétences psycho-sociales et émotionnelles est lié aux régulations des comportements de l'enfant, comme se concentrer ou la capacité de passer d'une activité à une autre. Ce sont des compétences fondamentales aussi bien dans la réussite scolaire que professionnelle. Évidemment qu'un enfant de 3 ans a moins de compétences qu'un enfant de 4 ou 5 ans. Mais il sera intéressant de voir si l'école maternelle les développe. Au Canada, par exemple, ces compétences sont davantage prises en compte dans le système éducatif."

Car selon lui, la France n'a pas encore saisi l'importance de ces compétences. "La littérature scientifique nous montre que ce type de compétences est un des prédicteurs de la réussite." Grégoire Borst ajoute qu'il n'est pas question de diagnostiquer les enfants ni de détecter d'éventuels troubles. Pour ce chercheur, la controverse relève de la tempête dans un verre d'eau.

"Les questions comportementales sont tout à fait routinières dans beaucoup de projets de recherche. Le vrai sujet, c'est comment on arrive à développer ces compétences chez les élèves."

Un tiers des questions conservé

Fabienne Rosenwald, la directrice de la Depp, ajoute que de nombreuses questions, notamment les moins pertinentes, ne seront pas conservées. "On en pose toujours beaucoup lors de l'expérimentation pour pouvoir arbitrer puis, en moyenne, on n'en conserve qu'un tiers." Celles ne s'avérant pas pertinentes ne seront pas conservées.

Reste que pour Pierre Favre, vice-président du Syndicat national des écoles (SNE) et directeur d'une école primaire dans l'Ain qui se dit cependant favorable à des mesures précises et régulières des acquis des enfants, ces questions sur les compétences transversales ne feraient pas sens.

"On sait bien qu'un enfant peut ne pas parler une année, puis se révéler l'année d'après, remarque-t-il pour BFMTV.com. Ou qu'un autre peut être turbulent, puis calme l'année suivante. Il y a tellement de paramètres qui entrent en compte et de choses qui bougent dans la vie d'un enfant. Et puis on oublie surtout l'effet maître, qui, on le sait, est le véritable facteur de réussite."
https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV