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Notre-Dame de Paris, inspiratrice des poètes et des peintres 

Notre-Dame de Paris en flammes.

Notre-Dame de Paris en flammes. - BFMTV

Lundi soir, un terrible incendie a consumé partiellement des siècles d'histoire de France. Initiée à partir de 1163, achevée en 1345, Notre-Dame de Paris n'a cessé depuis de faire rêver écrivains, poètes et peintres. De Rabelais à Paul Claudel, en passant bien sûr par Victor Hugo, BFMTV.com se souvient de ces artistes qui ont bâti la cathédrale dans l'esprit des Français et du monde entier.

La France et Paris vivent depuis si longtemps aux côtés de la cathédrale Notre-Dame, plantée au cœur de l'île de la Cité, que les premiers et la seconde en sont venus, parfois, à se confondre. Lundi soir, la nuit, noircie encore par les cendres dégagées par l'incendie et l'effondrement de la flèche de l'édifice, est tombée sur l'église la plus célèbre de la capitale, mutilée pour la première fois par les flammes. Le feu a pris d'abord, selon les premiers éléments livrés par les pompiers de Paris, dans les combles du bâtiment sur les coups de 18h50 avant de couler le long des toitures. 

C'est huit siècles d'histoire de France qui se sont embrasés. Les premières pierres ont été posées en 1163 à une époque où l'on ne parlait même pas encore de roi de France mais simplement de "roi des Francs", titre alors détenu par Louis VII. Et la guerre de cent ans débutait à peine lorsque les artisans en ont terminé avec ce chantier de longue haleine, en 1345, sous Philippe VI. Depuis, poètes, écrivains et artistes ont fixé dans les mémoires une cathédrale que ni le feu ni le temps ne peuvent atteindre. Quelques uns d'entre eux se rappellent au souvenir des Français et du monde après le drame. 

Notre-Dame de Victor Hugo 

Penser à Notre-Dame de Paris ramène en écho une œuvre si tonitruante qu'elle semble d'abord étouffer la voix des autres: le roman de Victor Hugo. Le livre III de son Notre-Dame de Paris est presque entièrement consacré à la célébration de l'église dont l'auteur relève qu'elle est de "transition". "Ce n’est plus une église romane, ce n’est pas encore une église gothique", peut-on lire. Au confluence des époques, Notre-Dame de Paris jaillit aussi d'un creuset de cultures, reliant entre elles les chapelles trapues du Moyen-âge balbutiant aux édifices plus élancés, déjà dirigés vers la Renaissance, et inspirés d'un art rencontré en orient durant les croisades. "Notre-Dame de Paris n’est pas de pure race romaine comme les premières, ni de pure race arabe comme les secondes", écrit Victor Hugo. 

Plus tard dans son roman, l'écrivain imagine une scène saisissante. Une armée populaire se lève des tréfonds de la Cour des Miracles pour délivrer Esmeralda, que le sonneur de cloche bossu, Quasimodo, protège à sa manière entre les murs de la cathédrale. Le siège que la plume hugolienne dessine sous les murs de Notre-Dame de Paris trouve ces dernières heures une résonance plus profonde encore:

"Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. (...) Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire, l’autre toute rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel."

Le séisme littéraire provoqué par Victor Hugo a suscité des répliques lointaines. Parmi les nombreuses adaptations filmiques, on retient celle de Jean Delannoy en 1956, avec Anthony Quinn en Quasimodo, Gina Lollobrigida en Esmeralda... et le surprenant Boris Vian en prélat. Et la musique, bien sûr, a chanté la cathédrale, notamment à la fin des années 90 avec la fameuse comédie musicale. Notre-Dame de Paris a par ailleurs trouvé un prolongement artistique plus inattendu. En 1965, dans sa chanson Desolation Row, Bob Dylan glissait ainsi: "All except for Cain and Abel/ And the hunchback of Notre Dame/ Everybody is making love/ Or else expecting rain" (en français, "Tout le monde, à part Caïn et Abel, et le bossu de Notre-Dame, fait l'amour ou attend la pluie"). 

L'irrévérencieux François Rabelais 

Quatre siècles avant Bob Dylan, François Rabelais rendait lui aussi un hommage facétieux à une cathédrale qui n'était, à l'époque, pas encore parvenue à un âge vénérable mais qui paraissait déjà indissociable de Paris. Dans le roman racontant les pérégrinations du géant Gargantua, l'écrivain s'amuse à voir son géant accablé par la curiosité des Parisiens. Pourchassé, Gargantua n'envisage qu'un seul endroit pour échapper à l'encombrant peloton, les deux tours de Notre-Dame sur lesquelles il va se jucher:

"Il fut contraint soi reposer sur les tours de l'église notre Notre-Dame. Auquel lieu étant, et voyant tant de gens, à l'entour de soi: dit clairement: 'Je crois que ces maroufles veulent que je leurs paye ici ma bienvenue et mon proficiat. C'est raison. Je leur vais donner le vin. Mais ce ne sera que par ris'. Après ce dernier jeu de mots, Gargantua passe à l'action, aisément décryptable dans la langue de Rabelais: "Lors en souriant détacha sa belle braguette, et tirant sa mentule en l'air les compissa si aigrement, qu'il en noya deux cent soixante mille, quatre cent dix et huit. Sans les femmes et petit enfants". 

David le solennel 

Ceux à qui les circonstances n'ont jamais donné l'opportunité de pénétrer sous les voûtes de Notre-Dame de Paris en ont peut-être vu l'intérieur à travers une toile. La cathédrale est en effet le théâtre d'un épisode historique dépeint dans un des tableaux les plus connus au monde: Le sacre de Napoléon, par Jacques-Louis David. Le peintre révolutionnaire puis bonapartiste y a immortalisé l'auto-couronnement de l'empereur. 

A l'intérieur du cadre, on voit Napoléon, le front déjà ceint de lauriers d'or, élever une couronne au-dessus de son épouse, recueillie, Joséphine. Autour d'eux, on aperçoit les dignitaires en tenue d'apparat et derrière Napoléon, le pape Pie VII, le visage fermé, auprès de l'autel et de la Pieta. 

La cathédrale qui a changé la vie de Paul Claudel 

Notre-Dame de Paris ne quitte pas l'imaginaire des artistes de tout le XIXe siècle. Et dans certain cas, l'art se mêle à la vie. En 1886, quatre-vingts ans après que David a mis la dernière touche à son œuvre, l'écrivain Paul Claudel, et frère de la sculptrice Camille Claudel, est fauché dans la nef de la cathédrale par une révélation qui ne le quittera plus. Trente ans plus tard, il consigne cette expérience unique par écrit: 

"Les enfants de la maîtrise en robes blanches et les élèves du petit séminaire de saint Nicolas du Chardonnet qui les assistaient, étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être la Magnificat. J'étais moi-même debout dans la foule, près du second pilier à l'entrée du chœur à droite du côté de la sacristie. Et c'est alors que se produisit l'événement qui domine toute ma vie. En un instant mon cœur fut touché et je crus."

L'espérance de Charles Péguy 

Un auteur de sa génération, lui aussi écrivain catholique, soumet une autre impression de l'endroit. Dans son œuvre poétique Porche du mystère de la deuxième vertu, composée en 1911, Charles Péguy se tourne vers la Vierge Marie, à laquelle Notre-Dame de Paris, comme toutes les Notre-Dame, est vouée. Il s'adresse alors, avec douceur et difficulté, à "celle qui est infiniment joyeuse, parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse". 

Pourtant, le littérateur ne s'en tient pas à cette douleur. Passant en revue les saints-patrons de Paris dont les effigies parcourent la façade de Notre-Dame de Paris, il pose:

"Mais il vient un jour, il vient une heure, il vient un moment où saint Marcel et sainte Germaine, Et saint Germain lui-même et notre grande amie cette grande sainte Geneviève, Et ce grand saint Pierre lui-même ne suffit plus Et où il faut résolument faire ce qu’il faut faire…"

Et il y a en effet beaucoup à faire désormais pour rebâtir et redonner à cette Parisienne de pierres et de bois le visage qui a conquis, inspiré tant d'artistes.

Robin Verner