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Mosquée de Strasbourg: la Charte des principes pour l’Islam de France au cœur de la discorde

La décision - encore conditionnée à un ultime vote du Conseil municipal - de la municipalité de Strasbourg d'accorder une subvention de 2,5 millions d'euros en vue de la construction d'une mosquée dans la ville a provoqué la colère du ministère de l'Intérieur. Il accuse l'association à l'origine de cette édification de militer pour une ingérence turque en France et lui reproche de ne pas avoir signé la Charte des principes pour l’Islam de France.

L'histoire ressemble à une partie de poker où personne ne se livre tout à fait. Au premier plan, il s'agit d'une controverse autour d'une subvention publique de 2,5 millions d'euros, accordée lundi par la municipalité de Strasbourg - sous réserve d'un ultime vote du Conseil municipal - à la construction d'une mosquée dans le quartier de La Meinau.

La maire EELV de la ville, Jeanne Barseghian, défend un choix fait en accord avec le droit local et le régime concordataire d'Alsace-Moselle et assure que jusqu'ici le ministère de l'Intérieur n'avait rien trouvé à redire. Gérald Darmanin, lui, pointe la branche française de l'association européenne Millî Görüs à l'origine du projet de mosquée. Il l'accuse d'être un rouage de la volonté d'ingérence de la Turquie dans l'Hexagone et lui reproche de ne pas avoir signé la Charte des principes pour l'islam de France.

Car c'est bien l'enjeu qui se profile au second plan de cette controverse: l'adhésion ou non des fédérations musulmanes à la Charte des principes pour l'islam de France.

Pourquoi Millî Görüs n'a pas signé

Millî Görüs ne nie pas qu'il penche plutôt vers le "non" jusqu'ici. Le président de sa section dans le Grand Est, Eyup Sahin, a ainsi expliqué mercredi sur BFMTV: "Cette charte, initialement prévue pour les imams (...) a été élargie à l’ensemble des musulmans sans que ceux-ci aient été invités à donner leur avis".

Il a alors durci le propos: "C’est une insulte à la communauté musulmane d’agir de la sorte, et puis cibler une communauté religieuse spécifique en lui faisant signer un engagement sous la menace, ça a déjà été fait dans ce pays. C’était il y a deux siècles et ça s’appelle le Concordat".

Quelques mois de gestation

Pour comprendre de quoi il s'agit, il faut préciser que la charte en question trouve ses racines en novembre dernier, quelques mois après qu'Emmanuel Macron a lancé ses premières diatribes contre le "séparatisme", et a été présentée officiellement le 18 janvier dernier à l'issue d'une rencontre entre le président de la République et les représentants de cinq des huit membres du Conseil Français du Culte Musulman.

Car si le président du CFCM, Mohamed Moussaoui, a alors assuré au chef de l'Etat que toutes les fédérations avaient approuvé le texte, il a pris soin d'ajouter que "trois d'entre elles (avaient) besoin d'un peu plus de temps pour expliquer à leurs adhérents de quoi il s'agissait".

De quoi s'agit-il justement? D'un texte ramassé en huit pages et dix articles, introduits par un préambule. Il vise à réaffirmer la compatibilité de l'islam avec les lois et les principes de la République, à écarter les spectres de l'ingérence étrangère, de l'instrumentalisation politique, du fanatisme, ainsi qu'à désavouer certaines pratiques "prétendument musulmanes".

Une affaire de principes

"Ni nos convictions religieuses ni toute autre raison ne sauraient supplanter les principes qui fondent le droit et la Constitution de la République", pose le préambule.

"Les valeurs islamiques et les principes de droit applicables dans la République sont parfaitement compatibles et les musulmans de France appartiennent pleinement à la communauté nationale", enchaîne l'article premier, qui trouve encore un écho dans l'article 2: "Le principe d’égalité devant la loi nous oblige à nous conformer aux règles communes et les faire prévaloir sur toutes les normes et règles y compris celles issues de nos convictions et/ou de nos interprétations religieuses".

Les auteurs du texte soulignent encore qu'il est possible de rompre librement avec la religion musulmane: "Les signataires s’engagent à ne pas criminaliser un renoncement à l’islam, ni à le qualifier 'd’apostasie' (ridda), encore moins de stigmatiser ou d’appeler, de manière directe ou indirecte, à attenter à l’intégrité physique ou morale de celles ou de ceux qui renoncent à une religion" (article 3). "L’égalité Femme-Homme est un principe fondamental également attesté par le texte coranique: les hommes sont issus d’une même essence ou âme originelle", proclame quant à lui l'article 4.

Le document continue et développant cette nécessité de lutter contre toute discrimination: "Nous rejetons toute discrimination fondée sur la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, l’appartenance ethnique, l’état de santé ou le handicap" (article 5). Le sujet de l'ingérence éventuelle d'un Etat à travers une communauté de fidèles particulières est évoqué en longueur au sein de l'article 6. "Les signataires doivent rejeter clairement toute ingérence de l’étranger dans la gestion de leurs mosquées et la mission de leurs imams", est-il dit.

"Nos lieux de culte ne sont pas érigés pour la diffusion de discours nationalistes défendant des régimes étrangers et soutenant des politiques étrangères hostiles à la France, notre pays, et à nos compatriotes Français", note-t-on ensuite.

Trois organisations non-signataires

L'acceptation du texte est le préalable à une structuration nouvelle du culte islamique dans l'Hexagone, c'est-à-dire en l'occurrence à la création d'un Conseil national des imams. Instance dont seraient écartés, selon la volonté de l'exécutif, les non-signataires. Ceux-ci sont finalement au nombre de trois. Aux côtés de Millî Görüs, on trouve l'association Foi et pratique, ainsi que le Comité de coordination des musulmans turcs de France.

Ces trois organisations avaient fait entendre leurs voix à travers la publication d'un communiqué commun émis le 20 janvier. "Certains passages et formulations du texte soumis sont de nature à fragiliser les liens de confiance entre les musulmans de France et la Nation", déploraient-elles, assénant: "Certaines déclarations portent atteinte à l’honneur des musulmans, avec un caractère accusatoire et marginalisant."

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV