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TOUT COMPRENDRE - Pourquoi la subvention à la construction d'une mosquée à Strasbourg fait polémique?

Lundi, le conseil municipal de Strasbourg a adopté le principe d'une subvention à la construction d'une mosquée dans le quartier de la Meinau. Au grand dam de l'exécutif, et du ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, qui a dit son intention de saisir la justice administrative pour contester la décision.

C'est une controverse née dans un contexte local sur fond de dissensions au plan national entre l'Etat et certaines fédérations musulmanes au sujet de la Charte sur les principes pour l'islam de France.

Lundi, le conseil municipal de Strasbourg, dirigé par la maire de la ville Jeanne Barseghian, s'est accordé sur l'attribution d'une subvention de 2,5 millions d'euros pour la construction de la mosquée Eyyub Sultan, pilotée par l'association Millî Görüs, dans le quartier de la Meinau. Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur, a aussitôt dit son opposition à ce choix, demandant à la préfecture de saisir le juge administratif afin de contester cet octroi.

Gérald Darmanin a justifié sa démarche en accusant l'association Millî Görüs d'appuyer une ingérence de la Turquie en France, et lui reprochant de ne pas avoir signé la Charte sur les principes pour l'islam de France. Tandis que la mairie de Strasbourg a assuré n'avoir fait que trancher sur le fond un dossier vieux d'une dizaine années, un responsable de Millî Görüs a livré la version de son organisation sur BFMTV ce mercredi.

• Pourquoi la mairie de Strasbourg a-t-elle pu attribuer cette subvention?

Tout d'abord, l'allocation par une municipalité d'un financement en vue de l'édification d'un édifice religieux peut surprendre l'opinion. La loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat stipule bien, dans son article 2: "La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte". Mais il faut se resituer dans le contexte alsacien pour saisir le fondement de cette initiative de la mairie de Strasbourg.

Ainsi, au moment de l'adoption de cette loi, l'Alsace et la Moselle ne sont plus françaises. Elles ont été annexées par l'Allemagne, à l'issue de sa victoire sur la France lors de la guerre de 1870-1871. Réintégrés au pays en 1918, ces territoires ont retrouvé le statut qu'ils avaient quitté à l'époque. Ce statut avait été établi par le Concordat, signé en 1801 par le Premier consul Napoléon Bonaparte et les émissaires du pape Pie VII et appliqué à compter de 1802.

Cette situation fait donc du cas alsacien et mosellan une exception du point de vue de la relation entre l'Etat et les cultes dans la législation française. C'est en vertu de ce régime concordataire que Strasbourg a accordé cette subvention.

• Pourquoi le ministre de l'Intérieur s'oppose-t-il à cette décision?

En sa qualité de ministre des Cultes, tutelle associée depuis plus d'un siècle au ministère de l'Intérieur, Gérald Darmanin n'ignore rien cet état de fait atypique. Cependant, il fonde son hostilité à la décision de la mairie de Strasbourg sur deux arguments différents. Dès lundi, sur Twitter, il a affirmé le projet de mosquée d'être soutenu "par une fédération qui a refusé de signer la charte des principes de l’islam de France et qui défend un islam politique". Il vise ici explicitement l'association Millî Görüs, qui vise à rassembler les croyants de la diaspora turque.

Il a, en conséquence, demandé à la préfète du Grand Est et du Bas-Rhin, de déférer la délibération d’octroi de subvention devant le juge administratif.

Ce mercredi face à notre journaliste Jean-Jacques Bourdin, il a poursuivi: "Nous considérons qu'elle (la mairie de Strabsourg, NDLR) n'aurait pas dû financer une ingérence étrangère sur notre sol". Il a même indiqué avoir assuré à la mairie de Strasbourg disposer d'"informations" et de "preuves" d'une volonté d'ingérence turque dans la prochaine présidentielle française.

Reprochant à Millî Görüs de ne pas avoir signé la Charte sur les principes pour l'islam de France, il a ajouté: "nous ne pouvons plus traiter avec ces associations".

• Quelle est la position de la mairie de Strasbourg?

Dès mardi, au cours d'une conférence de presse, la maire écologiste de Strasbourg, Jeanne Barseghian, a anticipé. "J’ai été très surprise du fait que le ministre de l’Intérieur s’adresse à moi par voie de tweet", a-t-elle d'abord posé, comme le relève le site Actu.fr.

"En tant que maire de Strasbourg, je respecte le droit local et les lois concordataires qui permettent à une municipalité de financer 10 % de la construction d’un lieu de culte", a-t-elle noté. Cependant, si la subvention est de 2,5 millions d'euros, France Bleu signale que le coût de la mosquée, qui serait la plus grande d'Europe, est estimée à 32 millions d'euros.

"Si le gouvernement, le ministre de l’Intérieur, a des preuves qu’il y a des raisons de penser que financer cette mosquée, c’est financer une association islamiste, qu’il nous donne les éléments pour pouvoir agir en conséquence", a relancé Jeanne Barseghian.

• Quelle est l'association à l'origine de la construction de la mosquée?

Tout en revient donc à la nature de Millî Görüs, l'association conduisant la construction du lieu de culte. Sur son site internet, l'association explique que son nom renvoie en turc à "l’ensemble des musulmans qui se considèrent comme faisant partie de la lignée d’Ibrahim en matière d’opinion et de foi tout en suivant le message de Muhammad".

Elle explique avoir vu le jour sous cette forme et sous le nom complet de "Communauté Islamique du Millî Görüs" (CIMG) en 1995 afin de fédérer les croyants turcs dispersés en-dehors des frontières turques sur le continent européen et pour "la construction de mosquées, organiser les pèlerinages, recruter et former des imams". Membre du Conseil français du culte musulman, l'organisation assure chapeauter plus de 300 associations en France.

Eyup Sahin, président du Conseil régional du culte musulman d’Alsace et président de Millî Görüs dans le Grand Est, est intervenu ce mercredi matin sur notre antenne afin de faire entendre la voix de son organisation. Il a tout d'abord récusé l'accusation selon laquelle elle serait l'agent d'une ingérence turque: "Nous sommes une association européenne, française. Les puissances étrangères n’interviennent en aucun cas dans nos décisions".

Il a en revanche confirmé que Millî Görüs n'avait pas validé la Charte sur les principes pour l'islam de France: "Nous n’avons pas signé cette charte en l’état".

"Cette charte, initialement prévue pour les imams, sous la direction de certaines personnes qui, grâce à Dieu, ne sont plus au CFCM, a été élargie à l’ensemble des musulmans sans que ceux-ci aient été invités à donner leur avis", a-t-il étayé.

"C’est une insulte à la communauté musulmane d’agir de la sorte, et puis cibler une communauté religieuse spécifique en lui faisant signer un engagement sous la menace, ça a déjà été fait dans ce pays. C’était il y a deux siècles et ça s’appelle le Concordat", a-t-il soutenu.

Si la polémique semble donc loin de s'éteindre, la construction de la mosquée Eyyub Sultan (reprenant le nom d'une mosquée d'Istanbul), elle, va son train. La première pierre a été posée en 2017, s'est souvenu France Bleu.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV