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Le salafisme est-il vraiment en train de remporter la bataille idéologique sur l'islam?

Le Premier ministre Manuel Valls a mis en garde lundi contre le poids idéologique et culturel, en France, de la minorité salafiste, une branche rigoriste de l'islam. Or, ce mouvement ne concerne que 15.000 pratiquants, sur les deux millions de musulmans recensés en France.

Manuel Valls a lancé lundi soir un avertissement sur l'ascendant des salafistes en France, une "minorité" fondamentaliste en passe, selon lui, de remporter "la bataille idéologique et culturelle" sur l'islam. "Les salafistes doivent représenter 1% aujourd'hui des musulmans dans notre pays, mais leur message, leurs messages sur les réseaux sociaux, il n'y a qu'eux finalement qu'on entend", a déploré le Premier ministre. Mais dans les faits, qu'en est-il vraiment?

Qu'est-ce que le salafisme?

Pour le sociologue et philosophe spécialiste du fait religieux Raphaël Liogier, interrogé par BFMTV, cette sortie de Manuel Valls n'a rien d'un hasard. "Je pense qu'il mélange tout. Il le fait dans le cadre d'un colloque sur le thème 'islamisme et récupération populiste', et il illustre parfaitement ce que l'on appelle une 'récupération populiste'. Les choses sont beaucoup plus complexes que cela", fait-il valoir.

Et ce d'autant plus que le mouvement salafiste est souvent confondu, à tort, avec le jihadisme. "'Salafiste' est un mot qui est devenu une sorte de piège. Un grand nombre de musulmans se disent salafistes", souligne Raphaël Liogier. "'Salaf', en arabe, veut dire 'pieux ancêtres', et s'applique aux musulmans qui veulent vivre selon les principes prophétiques", explique-t-il.

Autrement dit, le salafisme, mouvement le plus rigoriste de la religieux musulmane, issu du sunnisme, défend une interprétation fondamentaliste du Coran, sans pour autant prôner la violence pour y parvenir, contrairement au jihadisme. "A l'origine, le salafisme est la partie purement pieuse du culte musulman. Mais aujourd'hui, le mot 'salafiste' a davantage une connotation de jihad et de combat, et puis finalement de terrorisme", analyse l'imam de Noisy, Enis Chabchoub, sur BFMTV. 

"Les salafistes sont politiquement liés au système de pouvoir des Saoudiens. L'Arabie saoudite a diffusé cette vision très rigoriste de l'islam dans le monde, pour défendre et protéger ses propres intérêts", rappelle Gilles Kepel, politologue et spécialiste de l'islam, invité à réagir sur BFMTV.

15.000 salafistes pour 2 millions de musulmans

La France compte une centaine de mosquées salafistes -dont trois ont été fermées depuis les attentats du 13 novembre- et entre 10.000 à 15.000 pratiquants. Un chiffre qui a, certes, triplé en dix ans, mais qui reste dérisoire, en comparaison aux deux millions de musulmans que compte la population française. Et les spécialistes de l'islam le confirment: la déclaration de Manuel Valls est à relativiser. 

"Que l'influence du salafisme ait considérablement progressé depuis une dizaine d'année est un fait indéniable. Notamment à travers les réseaux sociaux et un mode de prédication particulier. Qu'il soit en train de gagner je n'en suis pas sûr", fait ainsi valoir Gilles Kepel.

"Récemment encore, à l'instance de dialogue pour l'islam en France qu'a organisé le ministère de l'Intérieur place Beauvau, et le Premier ministre était présent, on a bien vu qu'une grande majorité des présents avaient pris leurs distances avec le salafisme", ajoute-t-il. "C'est un enjeu de rupture culturelle, mais je ne pense pas qu'il faille dramatiser les choses, ou que cette idéologie soit en train de gagner, ce n'est pas le cas. Mais c'est un véritable débat aujourd'hui, qui agite l'islam de France, qu'il faut prendre très au sérieux". 

Risques de clivages

Pour Raphaël Liogier, Manuel Valls se focalise sur cette minorité "parce qu'il est obsédé par cette minorité". "C'est une méconnaissance complète des multiples dynamiques qui se jouent aujourd'hui dans les communautés musulmanes. Finalement, il est encore dans le paradigme de la guerre de civilisation", estime-t-il. "Cette phrase vise encore une fois à mettre l'islam et les musulmans au centre des débats nationaux", juge pour sa part l'imam de Noisy, pour qui le sujet risque d'"attiser les haines ou les clivages entre les Français".

Adrienne Sigel, avec Rym Bey