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Et si le Coran avait été écrit à plusieurs mains?

Enfants lisant le Coran.

Enfants lisant le Coran. - ZAKERIA HASHIMI / AFP

Selon l'islam, le Coran, dont la révélation aux hommes est célébrée durant le Ramadan qui débute ce jeudi, est la parole divine confiée directement en arabe à Mahomet via l'ange Gabriel. Mais les chercheurs s'écartent de cette vision traditionnelle des choses. Pour eux, le Coran est affaire d'écriture, de réécritures et il est le fruit du travail de nombreux rédacteurs.

La tradition musulmane est sur ce point très claire: le Coran est la parole de Dieu, inaltérable, dite dans "une langue arabe claire", descendue des cieux vers un Mahomet chargé de la réciter par l'entremise de l'ange Gabriel. Quant à sa version livresque définitive, on la devrait à l'initiative d'Uthman, troisième calife de l'islam, qui aurait mis tout le monde d'accord sur la lettre du texte. Et le jeûne du Ramadan, qui débute ce jeudi, est l'occasion pour les musulmans de célébrer sa révélation. 

De nombreux chercheurs, historiens, islamologues remettent cependant en cause ce tableau trop solennel et figé. Ces universitaires ont un point commun. Ils plaident, au-delà des divergences ponctuelles qui séparent leurs analyses, pour une meilleure connaissance du livre saint des musulmans. Ils soutiennent l'idée d'un Coran issu d'un travail prolongé sur plusieurs décennies, et sans doute achevé dans les dernières années du VIIe siècle. Pour ces spécialistes, il a non seulement été tracé de main d'homme mais a impliqué de nombreuses plumes au fil du temps.

Le premier pas 

Si croyants et historiens semblent donc parler une langue différente, Anne-Sylvie Boisliveau, maître de conférences en Histoire des mondes musulmans à la faculté des sciences historiques de l'université de Strasbourg et auteur du Coran par lui-même, rappelle auprès de BFMTV que l'islam lui-même reconnaît que ses écritures sont aussi affaire de composition: "la tradition musulmane, comme beaucoup de chercheurs, divise les sourates entre mecquoises et médinoises. Dans cette vision, il y a aussi la possibilité qu'une sourate soit tout entière mecquoise avec cependant un verset médinois ajouté plus tard." Les sourates sont dites "mecquoises" ou "médinoises" car elles sont réputées avoir été reçues et dites par Mahomet alors qu'il se trouvait successivement à La Mecque puis à Médine.

Or, poursuit l'universitaire, ce genre d'insertions est un premier pas:

"Dans la tradition musulmane, lorsqu'on parle de versets médinois dans une sourate mecquoise, il y a déjà l'idée de sourates retravaillées en plusieurs temps. Mais dans la tradition musulmane, c'est forcément lié à Mahomet, encore que la plupart des traditions disent que la mise par écrit s'est effectuée après sa mort."

Plusieurs Corans 

Mais le débat va bien plus loin. Et ce "travail" coranique a continué bien après que les Arabes ont dépassé l'horizon mecquois ou médinois. Mohamed Ali Amir Moezzi, qui occupe la chaire d'islamologie classique à l’École pratique des hautes études, a dirigé la rédaction du Dictionnaire du Coran et a codirigé celle de Controverses sur les écritures canoniques de l'islam, explique qu'avant même d'évoquer la pluralité des auteurs du Coran, il faut noter que pendant très longtemps des Corans variés se disputaient l'attention des musulmans.

"La version officielle que l'on connaît a probablement été élaborée assez tôt, c'est-à-dire à la fin du Ier siècle de l'Hégire (le VIIe siècle de notre calendrier, NDLR), sous le califat de Abd al Malik, le cinquième omeyyade, mais tout le monde n'a pas accepté cette version-là. D'autres versions ont circulé et c'est au IVe siècle de l'Hégire que tout le monde a accepté la version officielle. Mais jusque-là il y avait au moins trois ou quatre recensions coraniques", note-t-il auprès de nous, "selon les tendances religieuses et politiques, les villes et les régions, les gens optaient pour telle ou telle recension".

Et on ne parle pas ici d'une virgule déplacée ou d'un combat de voyelles. Mohamed Ali Amir Moezzi remarque ainsi que la recension coranique d'Ubay Ibn Ka'b, un compagnon du prophète de l'islam, comptait deux sourates qui ne figurent pas dans le Coran actuel.

Soigner les transitions

La mouture du Coran qui a réussi à s'imposer au point, à présent, d'être l'unique, le laisse dubitatif. "Le Coran se présente lui-même comme un prolongement de la Torah de Moïse et de l’Évangile alors pourquoi est-il si fragmenté et destructuré, pourquoi par exemple pour ce qui est des histoires des prophètes bibliques, on a le début à la fin du Coran, la fin au début? On a l'impression que ça a été coupé en morceaux et puis disposé comme ça arbitrairement. Pourquoi il n'y a pas une trame narrative logique?" s'interroge Mohamed Ali Amir Moezzi. Ce spécialiste du chiisme se fait l'écho d'un soupçon ancestral de cette branche minoritaire de l'islam: "Et deuxième anomalie: pourquoi aucun contemporain du Prophète n'est-il cité? Donc peut-être, comme l'ont dit les chiites, on a enlevé les noms des contemporains. C'était peut-être pour que ça ne fâche personne, et on a opté pour un texte de compromis."

Guillaume Dye, islamologue et professeur à l'Université libre de Bruxelles, a lui aussi regardé les sourates de près. Il a décelé dans certaines les marques d'un travail très sophistiqué. Dans un article au sein de Controverses sur les études canoniques de l'islam, il dit voir, à travers ses recherches, le signe d'un soin particulier apporté aux articulations du texte:

"Ce qui est bizarre, c’est la relative congruence de la longueur décroissante des sourates au fil du Coran et de leur enchaînement. On peut supposer un travail éditorial pour adoucir la transition d’une sourate à l’autre. Au départ, on avait des textes isolés si bien qu’on peut supposer que des rédacteurs ont voulu faciliter le passage de l’un à l’autre", détaille-t-il à BFMTV.

Intentions derrière la rédaction

On entre ainsi en plein cœur d'un processus de réécriture, de mutation progressive des versets sacrés. Guillaume Dye s'est consacré à l'étude des interpolations, c'est-à-dire l'ajout d'un mot, d'une proposition, d'une ligne dans un texte préexistant, dans les sourates du Coran. Fournissant des exemples à l'appui de ses dires, il distingue quatre motifs derrière ces modifications apparues ponctuellement dans le Coran. "Premier cas: elles interviennent quand des versions anciennes pouvaient se trouver en porte à faux avec certaines critiques, je pense par exemple à la réécriture de l'histoire de Marie entre les sourates 3 et 19". Parfois, il s'agissait, d'après lui, pour l'auteur musulman de se trouver une place par rapport à ses aînés monothéistes:

"Deuxième cas: il s’agit d’un cas d’identité confessionnelle. Dans la sourate 5 du Coran, par exemple, au verset 51, on lit: ‘Ô les croyants! Ne prenez pas pour alliés les Juifs et les Chrétiens; ils sont alliés les uns des autres.’ Puis au verset 82: ‘Tu trouveras certainement que les Juifs et les associateurs sont les ennemis les plus acharnés des croyants. Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent: 'Nous sommes chrétiens.' C'est qu'il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu'ils ne s'enflent pas d'orgueil.’ Si on admet que l’expression ‘et les chrétiens’ est une interpolation, on voit qu’elle a été ajoutée pour délimiter la frontière avec les chrétiens alors que la polémique auparavant était uniquement antijuive."

Enfin, ces interpolations peuvent tenir à des faiblesses très humaines: "Troisième cas: Le rédacteur ultérieur ne comprend pas ce que disait le rédacteur antérieur. Il y a encore un quatrième cas. Parfois, on procédait à des changements pour adoucir certaines exigences. Il y a ainsi dans le texte des strates ascétiques et d’autres qui le sont moins. La représentation du paradis évolue aussi. Dans sa version plus tardive, on rencontre des éléments de sensualité qui n’étaient pas là avant".

Portrait-robot d'un scribe du Coran 

Si le "pourquoi" de ces réécritures, ou de ces "strates de rédaction" comme les appelle Anne-Sylvie Boisliveau, est mieux connu, le "qui" demeure obscur. Guillaume Dye a essayé d'y voir plus clair dans l'identité et la personnalité des cerveaux qui ont donné au Coran son visage actuel. "Si on approche le texte comme collectif, on doit faire du cas par cas", prévient-il avant de brosser un rapide portrait-robot du personnage auquel il attribue l'écriture de la sourate 19, dite de "Marie" mère de Jésus, qui fourmille de détails empruntés au contexte du Nouveau Testament:

"Si je fais le profil du scribe pour la sourate 19, je conclue à quelqu’un qui était probablement un moine chrétien de Jérusalem qui se convertit ou en tout cas met sa plume au service du nouveau pouvoir."

Mahomet et les premiers musulmans en questions

Mais où doit-on situer Mahomet dans ce panorama? Que lui attribuer dans le Coran définitif? "Il reste difficile de déterminer où exactement mettre Mahomet dans l’affaire. Il faut encore travailler", admet Guillaume Dye. En tout cas si les universitaires ne s'accordent pas sur la personne de Mahomet, une chose cependant n'est pas contestable: ses connaissances de la Bible.

Pour certains, il a été marqué par une forme de judaïsme, pour d'autres, c'est l'un des nombreux courants chrétiens présents en Orient pendant l'Antiquité tardive qui l'ont influencé. D'autres experts postulent un Mahomet ambassadeur du manichéisme, une croyance assurant que la Création est partagée en deux principes et que le combat entre le Bien et le Mal divise le monde et l'être humain. Mohamed Ali Amir Moezzi indique une autre voie: "Je pense que le Prophète appartient à une tradition biblique et à l'intérieur de ça, la piste judéo-chrétienne me semble plausible mais je ne peux pas trancher". Il dépeint les contours de cette famille de pensée qui aurait pu fournir à Mahomet le cadre de son message:

"Les judéo-chrétiens, c'est-à-dire les juifs qui ont gardé leurs croyances et leurs pratiques juives mais qui acceptent Jésus comme Christ et comme Messie. Des juifs qui ont gardé la circoncision, la célébration du sabbat, l'interdiction de manger du porc etc."

Claude Gilliot, professeur émérite à l'université d'Aix-Marseille, à l'Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans d'Aix-en-Provence et religieux catholique membre de l'ordre dominicain, planche depuis des années sur la formation du Coran. Il a son hypothèse sur le rôle de Mahomet, comme il nous le résume: "Mahomet joue le rôle d'interprète qu'il faut entendre dans les deux sens: traducteur et commentateur." Sur ce fond, il a dégagé le canevas coranique originel. "A l'origine, il s'agissait d'une collection d'enseignements très brefs et destinés à préparer les fidèles au jugement dernier".

Car, d'après lui, Mahomet et ses compagnons étaient obnubilés par la question du salut et de la fin des temps: "C'était une communauté très eschatologique. il est même possible d'aller plus loin et de parler de gens qui célébraient une sorte de liturgie". Le dominicain nourrit sa réflexion par la parenté entre le Coran et un livre de la Bible: "Des passages entiers du Coran font penser au genre littéraire des psaumes. Mahomet était fasciné par les psaumes." Une similarité qui, selon lui, n'est pas sans poser un certain nombres de problèmes au lecteur moderne. "Supposez que la Bible ne soit que les psaumes, beaucoup de choses resteraient allusives, et on ne pourrait pas les comprendre", lance-t-il.

Des historiens et des croyants 

L'incompréhension est bien au centre des difficultés. La possibilité d'un Coran élaboré peu à peu, en des tentatives successives, sous des crânes humains, longtemps décliné en versions concurrentes, le tout se détachant d'un Mahomet, estompé, au rôle incertain, voilà des thèses inaudibles pour beaucoup de musulmans de par le monde. L'ensemble peut même paraître très provocateur. Développer ce genre de propos nécessite quelques précautions intellectuelles:

"Il faut toujours dire d'où on parle car cela peut être vécu comme une agression. Une fois, lors d'une conférence en Turquie, j'ai dit qu'on pouvait tirer de ce genre d'études des éléments intéressants et pas forcément des éléments de déconstruction de la foi en Dieu. J'ai remarqué que quand on commençait par poser les choses, ça se passait mieux ensuite", se souvient Anne-Sylvie Boisliveau.

Tous nos interlocuteurs sont universitaires et, à ce titre, ont pu mesurer que ces tensions touchaient aussi le milieu étudiant: "Il peut y avoir des crispations avec les étudiants. Mais on commence par poser qu'à l'université on fait par définition un travail universitaire et donc qu'on ne cherche pas à imposer une croyance. Et puis, si les étudiants sont là, c'est qu'ils acceptent ce principe. A partir du moment où on demande aux étudiants de jouer​ ce jeu, ils sont disponibles pour écouter", reprend-elle.

Étudiants, croyants, ou les deux, doivent savoir regarder ce passé sans ciller, pour Mohamed Ali Amir Moezzi: "Si c'était moi qui mettait en doute l'intégralité, la singularité ou l'unicité du Coran, ça poserait problème mais quand les étudiants voient qu'il y a énormément de textes appartenant à toutes sortes de courants religieux de l'islam et pour qui, effectivement, la question de la pluralité des Corans se pose, là, ils se disent: 'C'est ma propre tradition textuelle, je dois l'assumer'." Il conclut: "Après, comment faut-il comprendre, quelles conclusions en tirer? Là, c'est autre chose. Personnellement, j'en tire la conclusion d'un historien. Aux croyants d'en tirer des conclusions de croyants."

Robin Verner