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Santé: faut-il rendre les cours de cuisine obligatoires à l'école?

Des enfants participent à un cours de cuisine le 09 juillet 2009 à Strasbourg lors du festival Food Culture (photo d'illustration)

Des enfants participent à un cours de cuisine le 09 juillet 2009 à Strasbourg lors du festival Food Culture (photo d'illustration) - Frederick Florin-AFP

Un jeune Français sur deux est en surpoids ou obèse. Pour certains, la mise en place de cours de cuisine à l'école serait une solution d'avenir.

Des cours de cuisine à l'école, l'idée fait son chemin. Car il y a urgence. À l'échelle mondiale, l'obésité a presque triplé depuis 1975. En France, un adulte sur deux est en surpoids et 17% des habitants de l'Hexagone sont obèses. Plus inquiétant encore: près de deux enfants sur dix sont dans l'une de ces deux situations, indique Santé publique France.

Réduire de 20% l'obésité des enfants

Un phénomène dramatique pour la santé des plus jeunes: l'obésité peut être à l'origine de nombreuses maladies chroniques, y compris les maladies cardiovasculaires et le diabète, et multiplie par deux à cinq le risque de développer certains cancers, assure l'Association française de chirurgie.

Au printemps dernier, le gouvernement a annoncé vouloir diminuer de 15% l'obésité chez les adultes et de 20% chez les enfants d'ici 2023. Le comité interministériel a ainsi axé les actions de prévention en matière de santé notamment sur la nutrition. Et évoquait dans son rapport sa volonté "d'étendre l'éducation à l'alimentation de la maternelle au lycée".

À l'école, "l'éducation à l'alimentation, au goût et à la lutte contre le gaspillage alimentaire est bien abordée en cours, de la maternelle au lycée, en tant que telle ou dans le cadre d'enseignements disciplinaires ou pluridisciplinaires", assure le ministère de l'Éducation nationale à BFMTV.com. Il indique cependant que "tout ne peut être régenté par les programmes" et que des cours de cuisine obligatoires imposeraient de les changer.

"Ils n'ont aucune idée de ce qu'ils avalent"

Depuis 2010 l'opération "Les Classes du goût" se déroule dans les écoles élémentaires mais, comme dans le secondaire, la plupart des projets sont menés à l'initiative et selon la bonne volonté des établissements. Ce que confirme pour BFMTV.com Lysiane Gervais, secrétaire nationale du syndicat des chefs d'établissement SNPDEN-Unsa.

"Dans le cadre des comités d'éducation à la santé et à la citoyenneté (CESC), des programmes de prévention sont mis en place. Cela peut être sur les dangers de la drogue, l'éducation sexuelle, les réseaux sociaux ou la prévention du harcèlement. Il m'est aussi arrivé d'organiser des petits-déjeuners. Certains établissements prennent des initiatives dans le cadre de la demi-pension, comme sur la réduction des déchets alimentaires ou les circuits-courts. Mais il est vrai qu'on pourrait mieux faire."

D'autant que Lysiane Gervais, également proviseure d'un lycée à Bordeaux, remarque que certains jeunes s'alimentent particulièrement mal. "Ils n'ont aucune idée de ce qu'ils avalent quand ils boivent des sodas ou mangent des produits transformés."

Apprendre à lire, écrire et manger

Car les messages de prévention comme "cinq fruits et légumes par jour" n'impliquent que rarement des changements de comportement au sein des foyers. Comme le pointait l'enquête de l'Union nationale des familles, peu de foyers sont réellement conscients de ce en quoi consiste une alimentation équilibrée. Par ailleurs, selon un rapport d'évaluation de l'Inspection générale des affaires sociales, l'impact sanitaire du Programme national nutrition santé est "limité".

"Les inégalités sociales de santé n'ont pas diminué" et "la prévalence du surpoids et de l'obésité chez les enfants est toujours un sujet de préoccupation".

Ce que dénonce également Anne-Sophie Joly, présidente du Collectif national des associations d'obèses (CNAO). Selon cette militante, ces messages manquent de pédagogie. "L'éducation à l'alimentation et à l'activité physique, cela doit se mettre en place dès la crèche, dès les premiers repas et surtout pas de manière punitive mais ludique", assure-t-elle à BFMTV.com.

Certains appellent ainsi à la mise en place de cours de cuisine. Comme le chef triplement étoilé Michel Guérard, pour qui il est urgent que l'école investisse davantage la question de l'alimentation. "Il faut apprendre aux enfants à bien manger dès le plus jeune âge, à l'école, comme ils apprennent à lire et à compter. Ce serait facile de créer une sorte de permis de santé", assure-t-il dans une interview au Journal du dimanche.

De la cuisine moléculaire en physique-chimie

C'est ce que propose Émilie Orliange, chargée du programme Arts de faire culinaires au collège (AFCC) développée lorsqu'elle était doctorante. Son programme, qui s'adresse aux collégiens de la 6e à la 3e en lien avec les matières, a été adopté par une vingtaine d'établissements. "On a fait de la cuisine moléculaire en physique-chimie, on a proposé un menu gaulois en histoire-géo", explique-t-elle à BFMTV.com. En une dizaine d'ateliers durant l'année scolaire, les enfants découvrent toutes les étapes de l'alimentation: du maraîcher au supermarché jusqu'à la gestion des déchets. Ils apprennent aussi à décoder les étiquettes et décrypter le marketing agroalimentaire.

"À la fin de chaque atelier, les enfants repartent avec une entrée, un plat et un dessert dans leur lunch-box. L'idée c'est qu'ils puissent remobiliser leurs connaissances à la maison. Cela permet de créer du lien entre le collège et la famille. On organise aussi une soirée soupe au collège, chaque famille en cuisine une et on élit la meilleure."

Même démarche pour Vincent Brassart, fondateur et président de La Tablée des Chefs. Son association, qui est intervenue cette année dans une dizaine de collèges, a la particularité de faire intervenir grands chefs et pâtissiers auprès de jeunes scolarisés en réseau d'éducation prioritaire. "On leur apprend à manger local, la saisonnalité des produits, on parle transition écologique, pêche durable et gaspillage alimentaire", indique-t-il à BFMTV.com.

"Il faut leur faire éplucher des légumes"

Vincent Brassart se charge de fournir le matériel nécessaire -plaques électriques, tabliers et outils de cuisine. C'est pour lui "une évidence" de parler alimentation à l'école. "Les jeunes adorent ça, ils adhèrent. Un garçon est revenu un mois plus tard, fier de nous dire qu'il avait montré à son père comment émincer des oignons. Il faudrait presque que ce genre de cours soient obligatoires", s'amuse-t-il à moitié.

"Si on veut lutter contre la malbouffe, il faut leur faire éplucher des légumes. C'est comme ça que le message passera. C'est moins de cholestérol, moins de surpoids et des gens en bonne santé des années plus tard."

Anne-Sophie Joly, la fondatrice du CNAO, partage le même point de vue et appelle à la mise en place d'un vaste plan interministériel. "On a des années de retard. Il nous faut une locomotive avec un véritable chef d'orchestre et une volonté forte du gouvernement. Sinon on va continuer de massacrer des générations." Car l'enjeu est de taille. Une plus grande consommation de fruits et légumes pourrait épargner, selon l'OMS, jusqu'à 1,7 million de vies dans le monde.

Céline Hussonnois-Alaya