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Des dizaines de milliers d'animaux de compagnie abandonnés chaque été

Un refuge de la SPA à Gennevilliers.

Un refuge de la SPA à Gennevilliers. - JOEL SAGET / AFP

Malgré de très nombreuses campagnes de sensibilisation, 100.000 animaux sont abandonnés sauvagement ou dans des refuges chaque année.

"Quand un chien abandonne son maître, ce n’est pas pour partir en vacances". A moins d’être complètement insensible, le dernier clip de contre l’abandon de la Fondation 30 Millions d’Amis a de quoi vous tirer les larmes. Sur deux minutes, on y voit défiler les vies entremêlées d’une petite fille qui va devenir maman avec celle de l’animal de compagnie qu’on lui a offert quand elle était enfant. Selon la fondation, le film "dénonce une nouvelle fois ceux qui abandonnent leur animal de compagnie", mais cette fois en "prenant le contre-pied des précédentes communications avec une approche émouvante". Les campagnes précédentes mettaient en effet l’accent sur la culpabilisation des propriétaires d’animaux qui décident de se débarrasser de leur compagnon.

"On fait des vidéos chocs pour sensibiliser les gens à ce fléau qui est chaque année renouvelé. Parce que des gens irresponsables, qui ne sont pas forcément des salauds, prennent des animaux sans réfléchir, sur des coups de cœur. Ce n’est pas encore rentré dans les moeurs que l’animal est un être vivant et sensible", regrette Reha Hutin, la présidente de la fondation, qui a décidé de sortir une application pour tenter d'accompagner les gens qui seraient tentés d'abandonner leur animal.

Malgré ces clips coup de poing, année après année, et surtout l’été lors des départs en vacances, les chiffres ne baissent pas. On estime à 100.000 le nombre d’animaux abandonnés chaque année, dont 60.000 l’été, un total plutôt stable ces dernières années. Dans une enquête sur les motivations qui poussent les maîtres à abandonner leurs animaux, le site Wamiz, spécialisé dans les animaux de compagnie, a révélé que la première raison invoquée était liée à des problèmes de comportement de l'animal (37%), devant les événements familiaux (divorces, décès, naissance) (14%), un déménagement (16%) ou un animal qui tombe malade (11%). "C’est de la déclaration, et vous connaissez l’adage: qui veut piquer son chien dit qu’il a la rage. C’est dur de savoir ce qui est vrai ou faux ou ce qui relève de la convenance", remarque Jérôme Michalon, sociologue, chargé de recherche au CNRS.

"Les abandons encadrés restent des abandons"

Selon ce spécialiste des relations humains-animaux, si les chiffres d’abandons sont stables, c’est la forme qui a sans doute évolué sous l’effet des différentes campagnes de sensibilisation.

"Un des enjeux de ces campagnes c’est de dire 'n’abandonnez pas, certes, mais si vous le faites, au moins amenez-le à la SPA'. Donc les associations de protection animale se trouvent en quelque sorte victimes de leur succès. Il y a quelques années, il y avait beaucoup plus d’abandons sauvages. Maintenant il y a beaucoup plus d’abandons encadrés, mais cela reste des abandons. Une génération de propriétaires se pense responsable en amenant directement le chien ou le chat au refuge".

"Tant qu’on a la capacité de les prendre, on les prend, parce qu’on rend service avant tout à l’animal", confirme Anne-Claire Chauvancy, responsable de la protection animale à la Fondation Assistance aux Animaux. Dans les six refuges gérés par cet organisme, il faut parfois mettre en place des listes d’attente pour ceux qui veulent abandonner leur animal, voire placer les bêtes dans des pensions payantes. "Les gens se donnent parfois bonne conscience en venant abandonner au refuge. Et c’est là le pire: ils ne se rendent absolument pas compte qu’on n’est pas censé pallier les insuffisances de propriétaires. D’autre part, tout le monde se dit que son chien c’est le plus beau, qu’il aura retrouvé une famille en un mois. Sauf que ça ne se passe pas du tout comme ça. C’est hyper difficile à vivre pour l’animal, qui arrête parfois de manger, ou qui se laisse dépérir". Quant à ceux qui survivent sans être adoptés, "ils vont passer leur vie dans un box".

"On n’est pas là pour accepter sans rien dire"

Pour éviter cela, les associations insistent énormément sur l’engagement nécessaire quand des candidats à l’adoption se présentent dans les refuges. Mais selon Anne-Claire Chauvancy, la démarche n’est pas la même dans certaines enseignes, même si les futurs propriétaires sont prêts à payer. "Dans une animalerie, si vous voulez acheter un Saint-Bernard alors que vous habitez dans un 20 mètres carrés, on vous le vend dès lors que vous avez les moyens de vous le payer. Il y a bien un petit livret remis avec les animaux qui est obligatoire depuis 2014, mais ce n’est pas ça qui prépare les gens à la charge que cela va représenter". Si elle reconnaît qu'il existe des cas de force majeure qui conduisent à l'abandon, Anne-Claire Chauvancy porte un jugement sévère sur les maîtres qui se séparent brutalement de leur animal.

"Quelqu’un qui nous dit qu’après huit ans avec un chat, il en a marre, qu’il laisse des poils partout, on lui fait une bonne leçon de morale. On n’est pas là pour accepter sans rien dire les animaux de gens qui n’ont aucun scrupule".

Des cas extrêmes, la SPA en rencontre presque quotidiennement, comme ces personnes qui laissent leurs animaux enfermés chez eux lors de leur départ en vacances. Ce genre d’acte est passible de deux ans de prison et 30.000 euros d’amende pour cruauté envers les animaux, mais la sanction ne semble pas dissuasive. "C’est très difficile de prouver qu’il y a eu abandon avec maltraitance, reprend Reha Hutin. On a plus de 200 procès par an où on se porte partie civile pour des cas de maltraitance. Avant, ils étaient classés sans suite, aujourd’hui les magistrats, avec le changement de la loi, commencent à appliquer des peines plus lourdes. Mais la personne dont on retrouve l’animal va dire qu’il s’est échappé. C’est très compliqué d’avoir des grosses peines sur les abandons, à moins qu’on les prenne sur le fait".

"En fait, les poursuites ne sont pas faites systématiquement", ajoute de son côté Nicolas Dumas, directeur général adjoint de la SPA en charge de la protection animale. "Les tribunaux sont débordés d’affaires. Il y a des gens qui nous laissent leur animal devant les refuges. Même quand on a l'immatriculation, ce n’est pas un dossier prioritaire. Ils savent qu’on va récupérer l’animal, on va les vacciner, l’identifier, le stériliser et le remettre à l’adoption".

"On aura toujours des animaux abandonnés"

Mais le changement est peut-être en passe de s’amorcer. "Le regard social sur l’abandon sauvage a déjà vraiment changé, assure Jérôme Michalon. Si on veut vraiment le faire, on le fera. Mais on ira de plus en plus dans la forêt pour attacher son chien. Ensuite, il y a un chiffre intéressant, c’est l’évolution de la façon dont on se procure un animal. Avant, on achetait les animaux soit en animalerie soit chez des éleveurs. Aujourd’hui on les adopte ou on les donne. Offrir un chien ou un chat pour un anniversaire, ça fait désormais un peu bizarre. En les sortant du circuit marchand, ça peut indiquer qu’il y a une autre manière de considérer les animaux".

Pour Reha Hutin, les campagnes de sensibilisation ont au moins permis "d'entourer de remontrances" les gens qui se décident à abandonner leur animal. "Il y a des cas de force majeure, comme des personnes âgées qui vont en maison de retraite, explique-t-elle. Mais ça ne devrait pas représenter ce chiffre-là. Il y a 40 ans, on parlait de 400.000 abandons, donc il y a quand même un léger mieux. Malgré tout, on aura toujours des animaux qui seront abandonnés d’une manière ou d’une autre". "Mon rêve à moi, et celui des 700 salariés de la SPA ainsi que de ses 4000 bénévoles, c’est d’être au chômage demain. Et même si les Français prennent de plus en plus en considération l’animal et son bien-être, malheureusement, je pense que c’est un peu utopique", conclut Nicolas Dumas.

Antoine Maes