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Coronavirus: y a-t-il des langues, accents ou mots qui génèrent plus de postillons?

Des habitants de Hong Kong équipés de masques (photo d'illustration)

Des habitants de Hong Kong équipés de masques (photo d'illustration) - Anthony Wallace-AFP

Faut-il bannir certaines consonnes pour limiter la propagation du SARS-CoV-2? La phonétique à la rescousse pour comprendre notre production de postillons.

Si un éternuement, une quinte de toux mais aussi une conversation peuvent transmettre le SARS-CoV-2 par leur émission de micro-gouttelettes, certaines langues, certains accents ou même certains mots sont-ils davantage émetteurs de postillons?

Parler fort émet plus de gouttelettes

Quelqu'un qui tousse ou qui éternue peut projeter des postillons jusqu'à six mètres de distance, selon une étude réalisée par des chercheurs du prestigieux institut technologique du Massachusetts (MIT). Qu'en est-il pour quelqu'un qui parle?

Selon les conclusions d'une étude britannique, pour moins postillonner et donc potentiellement moins transmettre le coronavirus, il faut parler calmement ou, du moins, parler bas. Ces chercheurs de l'Institut national du diabète et des maladies digestives et rénales ont ainsi mené une expérience permettant de visualiser et quantifier le nombre de gouttelettes émises par un sujet parlant grâce à un laser.

Concrètement: le cobaye a répété, avec une voix forte, "stay healthy" (soit "portez-vous bien" en français) pendant 25 secondes dans une boîte fermée. Le laser a permis de conclure que les gouttelettes restaient dans l'air en moyenne douze minutes. Les scientifiques estiment ainsi qu'une parole forte peut générer l'équivalent d'un millier de gouttelettes par minute, capables de rester en suspension dans l'air pendant au moins huit minutes dans un espace fermé. 

Une précédente étude menée par la même équipe avait observé que parler moins fort engendrait relativement moins de gouttelettes. "Nous avons constaté que le nombre de flashs (du laser sur les gouttelettes de salive, NDLR) augmentait avec l'intensité de la parole", assurent les chercheurs. 

"Cela varie d'un individu à l'autre"

Au-delà de l'intensité de la parole, une langue ou un accent peut-il davantage postillonner que d'autres? "La question ne se pose pas ainsi", remarque pour BFMTV.com Médéric Gasquet-Cyrus, maître de conférences à l'Université d'Aix-Marseille au département des sciences du langage.

Le problème serait davantage d'ordre morphologique, considère une orthophoniste contactée par BFMTV.com. "Ce n'est pas la langue ou l'accent qui joue mais la position linguale dans la bouche. Et cela varie d'un individu à l'autre."

Ce seraient même les consonnes qui seraient en cause. "La consonne, contrairement à la voyelle, est projetée en avant, explique à BFMTV.com Bernard Cousin, un comédien et coach en diction. Donc plus il y a de consonnes, plus il y a de postillons." 

Dans une vidéo au ton humoristique réalisée pour France bleu Provence, le linguiste Médéric Gasquet-Cyrus explique ainsi que certaines consonnes émettent bel et bien davantage de postillons que d'autres.

"Papa" et "tata" dangereux

La phonétique distingue bien différents types de consonnes. Et certaines pourraient en effet s'avérer plus risquées en période de pandémie. "Dire papa et tata serait même particulièrement dangereux", analyse avec sérieux et humour Philippe Martin, professeur de linguistique à l'Université Paris Diderot.

"On ne peut pas parler sans expirer d'air, explique-t-il à BFMTV.com. 'Pa', 'ta' et 'ka', ce sont des occlusives sourdes qui sont comme un petit ballon que l'on fait exploser. On projette ainsi beaucoup d'air, c'est très facile à sentir soi-même. Leurs cousines voisées, c'est-à-dire qui font vibrer les cordes vocales, 'da', 'ga' et 'ba', sont du même acabit mais projettent un peu moins d'air. Elle portent donc un peu moins loin."

Pour éviter tout risque de transmission du covid, il serait donc préférable de procéder à un changement de vocabulaire: dire par exemple "géniteur" plutôt que "père" et "navire" plutôt que "bateau".

Interdire le tutoiement?

Autres consonnes potentiellement productrices de postillons: les fricatives. "Ce sont les consonnes 'fa', 'sa' ou 'cha' et leurs versions voisées qui portent moins loin, comme 'va', 'za' et 'ja'", ajoute Philippe Martin. Préférez ainsi une conversation qui a pour sujet des "jus" plutôt que des "chats".

"La langue français compte vingt consonnes, certaines sont parfaitement inoffensives, comme 'ma', 'na' ou 'ya'," s'amuse encore le chercheur. 

Ainsi, s'il faut éviter "papa", aucun souci avec "maman". Plus sérieusement, pour ce linguiste, l'analyse des consonnes permet de comprendre comment une simple conversation peut jouer dans la propagation du covid, d'où l'importance de porter des masques. Mais il ne manque cependant pas de s'amuser de ces considérations phonétiques.

"C'est même devenu une plaisanterie entre chercheurs du CNRS. On se disait 'on va arrêter de se tutoyer et on va repasser au vouvoiement pour éviter les occlusives'. Il y en a même un qui m'a dit qu'il fallait qu'on interdise toutes les consonnes de la langue française!"
Céline Hussonnois-Alaya