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Société

Contre les déserts médicaux, le statut de "super infirmière" soulève l'hostilité

Une infirmière au CHU d'Angers.

Une infirmière au CHU d'Angers. - JEAN-SEBASTIEN EVRARD / AFP

La création par décret d’un statut d’infirmière en pratique avancée (IPA), voulu pour lutter entre autres contre les déserts médicaux, soulève l’hostilité des médecins, tandis que les infirmiers, eux, regrettent un rendez-vous manqué.

Tout le monde devrait être ravi, mais c'est raté. Une semaine après sa présentation par le ministère de la Santé, le projet de décret sur la création d’un statut d’infirmière en pratique avancée (IPA) continue de faire grincer des dents. Le texte, présenté jeudi dernier, prévoit que ces "super infirmières" pourront "participer à la prise en charge globale du patient" dans les domaines des pathologies chroniques, l’oncologie, la transplantation rénale, la santé mentale et la psychiatrie. Ces infirmières pourront également "conduire un entretien avec le patient", "procéder à un examen clinique" et même "renouveler ou adapter des prescriptions médicales".

Sur le papier, les IPA sont censées convaincre tout le monde. Les patients d’abord, à qui l'on faciliterait l’accès aux soins, et notamment dans les déserts médicaux. Les médecins ensuite, qu’on déchargerait de certaines tâches pour qu’ils se recentrent sur leur cœur de métier. Les infirmières enfin, qu’on valoriserait dans leur métier, avec la création d’un cursus dédié en cinq ans à partir de la rentrée de septembre. Sauf que le fameux décret, censé sortir d’ici au mois d’avril, fait l’unanimité contre lui chez les professionnels de santé.

"Les médecins ont toujours une peur de voir les infirmières marcher sur leurs plates-bandes"

"A notre sens, il ne va pas assez loin", regrette Catherine Kirnidis, président du Syndicat national des infirmières et des infirmiers libéraux (SNIIL). Selon elle, les futures "super infirmières" n’auront pas assez d’autonomie, soumises qu’elles seront à un protocole toujours décidé par le médecin. "Les IPA ne seront toujours pas reconnues comme professionnelles de premier recours, par exemple. Un patient qui a une plaie, il est obligé d’aller voir un médecin pour que l’infirmière puisse le soigner. Alors même que l’infirmière pourrait tout à fait faire un pansement. Sur certaines surveillances de pathologies chroniques où l’infirmière vient régulièrement, s’il y a un problème, l’infirmière ne peut pas intervenir", regrette Catherine Kirnidis.

"C’est peut-être grivois ce que je vais dire, mais ça permet de faire des IPA des petites mains des médecins. Ils ont toujours une peur de voir les infirmières (qui sont 638.000 en France, dont 87% de femmes et 17% en libérale, NDLR) marcher sur leurs plates-bandes", lance la présidente du SNIIL. Les médecins ne sont pas satisfaits non plus par la création de ce statut d’infirmière en pratique avancée. Le docteur Jean-Paul Ortiz, président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF), dénonce un projet de décret "extrêmement dangereux", même s’il se dit "favorable à ce qu’on puisse faire évoluer les contours des métiers".

"Un risque qu'elles échappent à la coopération avec le médecin"

Dans les faits, alors que les infirmières estiment qu’elles n’auraient pas assez d’autonomie par rapport aux médecins, ceux-ci considèrent qu’elles en auraient trop. Pour Jean-Paul Ortiz, il faut que "la notion de médecin chef d’orchestre" reste "fondamentale". "Elles auront un droit de prescription, elles pourront faire un examen clinique, faire l’historique du patient", détaille Philippe Vermesch, président du Syndicat des médecins libéraux (SML). "Sur le papier il est dit qu’elles seront en rapport avec le médecin traitant. Mais il y a des zones où il y a un risque que ces IPA échappent, on ne va pas dire à la surveillance, mais à la coopération avec le médecin".

Ces zones, ce sont justement celles qu’on qualifie de déserts médicaux, ou de zones non-denses. "On ne peut pas dire à une partie de la population française: ‘comme vous ne trouvez pas de médecin, on va vous mettre une infirmière un peu mieux formée’. La population française ne le tolérerait pas", prévient Jean-Paul Ortiz. Une remarque injustifiée selon Catherine Kirnidis: "L’autonomie d’une IPA ne veut pas dire qu’elle va travailler toute seule dans son coin et faire ce qu’elle veut. Mais si c’est le médecin qui doit décider de ce qu’elles font, il n’y aucune autonomie, alors que dans d’autres pays européens elles ont des champs complètement autonomes".

"A quoi ça sert de faire médecine?"

La promesse est loin de rassurer les médecins libéraux, déjà pas enthousiasmés, et c’est peu de le dire, par l’autorisation faite aux formations de pouvoir pratiquer des vaccinations. Au Syndicat des médecins libéraux, on prévient d’ailleurs que ce nouveau statut risque de créer une forme de concurrence entre ces IPA et les médecins généralistes. "On nous sort un nouveau métier avec une autonomie très large. Prescription de radio, d’examens biologiques… C’est du travail de médecin. Dans ce cas, à quoi ça sert de faire médecine?", se demande Philippe Vermesch. Pour lui, "ce qui soulagerait les médecins, c’est d’avoir des assistantes et des secrétariats pour traiter tout ce qui est administratif et qui mange 40% à 50% de leur temps médical".

En l’état, ni les infirmières, ni les médecins ne sont donc convaincus de l’efficacité de ce nouveau statut. "C’est un décret qui n’est pas précis. C’est flou, et quand c’est flou il y a un loup", prévient Jean-Paul Ortiz. "On a un décret qui n’est ni fait ni à faire. A vouloir ménager la chèvre et le chou personne n’est content", renchérit Catherine Kirnidis. Qui voit quand même un motif d’espoir: "Tant que ce décret n’est pas sorti, ce statut n’existe pas. Il va falloir aller plus loin, mais c’est peut-être une première étape".

Antoine Maes