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Épuisement, déception, colère... Une infirmière mobilisée contre le Covid nous raconte pourquoi elle manifeste

Les députés voudraient que les salariés qui le désirent et qui le peuvent, dans le public comme dans le privé, aient la possibilité de faire don d'une partie de leurs congés payés au personnel soignant.

Les députés voudraient que les salariés qui le désirent et qui le peuvent, dans le public comme dans le privé, aient la possibilité de faire don d'une partie de leurs congés payés au personnel soignant. - Anne Chaon - AFP

Après deux mois et demi de lutte contre le Covid-19, une infirmière nous raconte sa fatigue et son amerture, à l'occasion d'une nouvelle mobilisation des soignants.

Elle se décrit comme ni militante, ni syndiquée. Camille*, 30 ans, dont dix de diplôme d’infirmière, se joindra à la manifestation parisienne des soignants de ce mardi. Après trois mois de crise sanitaire, médecins, aides-soignants et infirmiers vont battre le pavé un peu partout en France pour rappeler le gouvernement à ses promesses sur l'hôpital, en plein "Ségur de la santé".

Elle-même mobilisée en réanimation pendant deux mois et demi auprès des patients Covid, nous confie aujourd’hui sa fatigue et son amertume.

Comment s’est passée votre mutation du bloc opératoire à la prise en charge de patients Covid?

C’était mi-mars. Nous avons été déplacés en réanimation pour augmenter les effectifs infirmiers, afin de prendre en charge l'afflux de malade atteints du Covid-19. D'autres infirmiers ont été déplacés au SMUR ou aux urgences. Nous avons tous répondu présents, sans réfléchir, y compris les plus anciens qui avaient peur pour leur santé, et les parents devant laisser leurs enfants en collectivité.

Notre venue en réanimation a été accueillie avec soulagement par les équipes infirmières qui étaient déjà fatiguées.

Comment se sont déroulées ces dix semaines ?

Elles ont été très intenses sur le plan psychique et physique. Personne ne connaissait ce virus, qui nous a frappés de plein fouet. Nous avons vu la mort chaque jour, la détresse des patients qui étaient seuls, sans voir leur famille, la détresse des familles au téléphone aussi...

Un sentiment d'impuissance m'a envahi, et un fort sentiment de peur aussi en voyant tout ça, peur pour nous, pour nos proches qu'on ne pouvait pas voir, ni protéger. Peur de ramener le virus à la maison le soir...

Mais il fallait prendre soin de nos patients alors nous y allions chaque jour, malgré la peur et la fatigue.

Avez-vous contracté le virus ?

Non. Pour les collègues malades, présentant des symptômes du Covid au début de la crise, ils ont dû se battre pour qu'on accepte de les tester, de les placer en éviction même. Pour ceux placés en éviction, car présentant des facteurs de risque, il a fallu aussi se battre pour que soit reconnue cette éviction et qu'on ne leur impute pas un arrêt maladie classique...

Vous êtes vous sentie soutenue par la population, notamment avec les applaudissements à 20 heures, et par votre hiérarchie ?

Oui, nous nous sommes sentis soutenus, par la population, par les applaudissements, par tous ces dons de nourriture, de cosmétiques, de matériel... Des restaurateurs, des primeurs, chocolatiers, boulangeries, des anonymes, associations, des familles de soignants qui, chaque jour, nous aidaient à tenir, par leur générosité, par leurs petits mots aussi. C'est presque ridicule quand on y pense, que des choses aussi simples aient suffi à nous mettre du baume au cœur...

Mais à côté de tout cela, il y a eu la pénurie de matériel. Et notamment, le matériel de protection destiné à nous protéger. Les masques au compte goutte, les blouses de protections non étanches, à usage unique mais qu'il fallait renvoyer à la lingerie pour qu'elles soient lavées, elles revenaient déchirées, mais nous n'avions que ça... Des surblouses à manches courtes aussi, avec lesquelles nos bras n'étaient pas protégés, des sacs poubelles en guise de protection... des masques périmés...

Chaque jour les recommandations des équipes d'hygiène changeaient, il fallait jeter son masque, puis le garder car il n'y en avait pas assez, de même pour les blouses... Des informations contradictoires pour palier le manque cruel de protection!

Nous avons continué les soins malgré cela, "en mode dégradé", comme on nous le rappelait chaque jour.

Et aujourd’hui, quelles sont vos conditions de travail ?

Aujourd'hui, nous sommes tous retournés à nos postes initiaux, comme si de rien n’était... ou presque. A la seule différence que nous nous battons toujours pour que nous soient payées toutes les heures supplémentaires effectuées durant cette période; comme l'a promis notre ministre devant les caméras.

Nous nous battons pour quelques heures de repos dues, mais que l’on ne veut pas nous donner. Nous nous battons pour obtenir des repos, dont certains administratifs ont eu la chance de bénéficier...

Qu’en est-il de la majoration des heures supplémentaires promise par le gouvernement?

Nous venons de découvrir le décret. Ce texte va à l'encontre des annonces faites par notre ministre de la Santé devant les caméras... Heures supplémentaires rémunérées jusque fin avril alors que nous étions toujours avec des patients Covid jusque fin mai et que nous sommes toujours en plan blanc...

Pour résumer, beaucoup de promesses non tenues qui nous laissent un goût très amer au vue de notre investissement durant cette période ! Ajoutez à cela un "Ségur de la santé" où les infirmières ne sont pas représentées... Autant dire qu'on continue de se moquer de nous !

Avez vous touché la prime de 1500 euros?

Oui. Prime qui - au passage - a été doublement versée aux cadres, et que les personnes en télétravail ont aussi reçu intégralement. Notre travail et dévouement n'ont donc pas plus de valeur que le télétravail...

On vous sent très amère, écœurée.

Les sentiments que je ressens sont nombreux: épuisement psychique et physique, déception de voir à quel point nos dirigeants nous méprisent, et à quel point on méprise la charge de travail et la charge émotionnelle que nous avons supportées durant cette période, et que nous supportons déjà en temps normal.

Je ressens de la colère envers cette administration toujours plus impitoyable envers les soignants, toujours plus grandissante dans les hôpitaux au détriment du nombre de soignants.

Est-ce l’objet de la manifestation de ce mardi 16 juin ?

Les soignants sont dans la rue pour manifester leur mécontentement, et pour que l’on reconnaisse enfin la pénibilité de leur travail, la maltraitance dont ils font l'objet au quotidien. Nous manifestons pour le manque d'effectifs, de matériel, de lits, pour des plannings surchargés, et surtout des salaires qui ne sont pas à la hauteur des responsabilités et de la pénibilité de notre travail.

L'urgence numéro un pour nous aujourd'hui est la reconnaissance; et cette reconnaissance passe par un salaire à la hausse, à la hauteur de nos compétences!

* Le prénom a été modifié.

Margaux de Frouville