BFMTV
Santé

Couper le frein de langue des bébés: une chirurgie inutile dans la plupart des cas?

Un nourrisson (photo d'illustration)

Un nourrisson (photo d'illustration) - Adek Berry, AFP/Archives

Certains pédiatres s'inquiètent de la multiplication des frénotomies, cette opération qui consiste à couper le frein de langue des bébés, considéré comme trop court. Ils estiment que le geste n'est souvent pas justifié.

Sur les réseaux sociaux comme sur les forums, les parents évoquent largement la question: faut-il ou non couper le frein de langue des bébés? "Mon petit avait le frein de langue trop court à la naissance. On l'a coupé trois fois!" témoigne ainsi une mère. Une autre raconte: "Je viens d'amener ma petite fille de 6 mois chez le pédiatre car je craignais que son frein de langue ne soit trop court. Il m'a confirmé qu'il fallait le couper pour éviter des problèmes dans l'acquisition du language plus tard."

Dans un autre témoignage, une mère évoque sa consultation avec une ostéopathe et une consultante en lactation pour les freins et lèvre et de langue de son enfant:

"Elles m'ont fait un peu peur en parlant des conséquences que ça peut avoir pour bébé, poursuit-elle, qu'il peut avoir des difficultés au moment de la diversification ou au niveau de la motricité."

Une minorité de bébés concernés

Depuis plusieurs années, un frein de langue trop court - cette petite membrane qui relie la langue au plancher de la bouche ainsi que, pour le frein de lèvre, la lèvre supérieure à la mâchoire - est en effet souvent évoqué pour expliquer des difficultés pour téter, de sommeil, de diversification alimentaire mais aussi de reflux gastro-œsophagien. Rares sont les jeunes parents à ne pas en avoir entendu parler ou à ne pas avoir été interrogés sur la question.

Ce qui inquiète Nathalie Gelbert, pédiatre à Chambéry et membre de l'Association française de pédiatrie ambulatoire (Afpa): elle dénonce un surdiagnostic. "C'est une remontée de tous nos généralistes, pédiatres et professionnels de santé autour de l'allaitement et de la naissance même si nous n'avons pas de données officielles", indique-t-elle à BFMTV.com. "On voit que les familles sont prises dans des réseaux qui croient identifier leur problème avec un frein de langue trop court."

En réalité, seuls 5 à 10% des bébés, estime cette médecin, seraient concernés par l'ankyloglossie, cette anomalie congénitale qui se caractérise par un frein lingual anormalement court. Et en général, elle est repérée dès la maternité, notamment si le nouveau-né a du mal à téter le sein de sa mère. Une opération chirurgicale, une frénotomie, est alors réalisée dès les premiers jours de vie.

"Il y a très peu de raisons pour lesquelles une frénotomie serait à réaliser après la maternité, si ce n'est en orthodontie (dans le cadre d'un appareillage par exemple, NDLR). Et il n'y a pas non plus de raison à ce que, tout d'un coup, il faille couper les freins de langue d'autant de bébés."

Fausses informations et recommandations "farfelues"

Nathalie Gelbert, ancienne présidente de l'Afpa, reconnaît que la frénotomie est utile dans certains cas - "c'est indéniable" -, mais elle confirme qu'elle demeure cependant rarement nécessaire. La pédiatre compte notamment parmi ses patients une famille qui a fait opérer son enfant, dans un cas de reflux gastro-œsophagien, contre son avis.

"De nombreuses difficultés d'allaitement peuvent être levées sans passer par la chirurgie avec les conseils de personnels bien formés et compétents. Malheureusement, c'est plus simple de penser que couper le frein de langue règlera le problème."

Plus généralement, elle regrette les fausses informations qui circulent sur le sujet et les recommandations "farfelues" sur la frénotomie, à l'exemple du massage de la cicatrice - pouvant causer des douleurs au bébé et lui faisant risquer une infection - ou de préférer l'opération au laser plutôt qu'aux ciseaux - "aucune étude n'a prouvé le bénéfice d'une méthode sur l'autre".

Un consensus scientifique défavorable

En France, il n'existe aucune statistique sur la prévalence de l'ankyloglossie ou sur la fréquence des frénotomies. Mais aux États-Unis, ce diagnostic chez les nourrissons a été multiplié par quatre entre 2003 et 2012 et les opérations par cinq, selon une étude signalée par la pédiatre Gisèle Gremmo-Féger, spécialiste du sujet et coordinatrice du diplôme lactation humaine et allaitement à l'université de Lille. En Australie, entre 2006 et 2016, la chirurgie du frein de langue a augmenté de 420% et même de 3710% dans la région de Sydney.

Pourtant, les recommandations des sociétés savantes américaine et australienne sont très claires. Ces dernières ont statué que la responsabilité des freins de lèvre dans les difficultés d'allaitement n'était pas démontré, que la frénotomie ne garantissait pas l'amélioration de ces difficultés ni ne prévenait les troubles du langage et que cette intervention n'avait pas non plus prouvé son efficacité sur les problèmes d'apnée du sommeil, de reflux gastro-œsophagien ou de diversification alimentaire. Y compris de manière préventive.

Un effet de mode?

Nicolas Falaise, pédiatre et chargé d'enseignement pour le DU allaitement maternel à l'université d'Aix-Marseille, s'interroge sur la formation de certains professionnels de santé. Des témoignages évoquent souvent l'importance de professionnels non médicaux - conseillères en lactation, ostéopathes et chiropracteurs - qui orientent les parents vers une opération du frein de langue, ensuite réalisée par un médecin ORL ou un dentiste.

"Dans ma région, c'est emblématique", observe pour BFMTV.com ce pédiatre, qui praticipe à un groupe de travail sur le sujet, initié par Nathalie Gelbert. "Les personnes qui ont une conduite inappropriée sur le frein de langue ont absolument toutes été formées par une seule et même personne qui propose des formations sur la prise en charge des freins restrictifs buccaux. J'ai décortiqué son parcours, son site, ses assertions et j'ai trouvé beaucoup de choses scientifiquement fragiles, sans compter sa propre formation, douteuse."

Avec des recommandations entre développement personnel, bien-être et ésotérisme. Un effet de "mode", dénonce ainsi Nicolas Falaise, qui surfe souvent sur des inexactitudes scientifiques et médicales.

https://twitter.com/chussonnois Céline Hussonnois-Alaya Journaliste BFMTV