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Remaniement: comment est-on passé d'un gouvernement "resserré" à un effectif pléthorique

Le premier conseil des ministre du gouvernement Castex à l'Elysée.

Le premier conseil des ministre du gouvernement Castex à l'Elysée. - IAN LANGSDON

D'une équipe de 36 membres sous l'égide d'Édouard Philippe, le nouvel exécutif au complet en compte désormais 42. Soit l'effectif le plus important depuis 2004.

Jacques Chirac avait une façon bien à lui d'expliquer pourquoi il ne fallait pas s'astreindre à gouverner chichement. "Ça ne coûte rien et ça leur fait tellement plaisir...", philosophait-il auprès d'Alain Juppé lorsqu'il nomma celui-ci à Matignon en mai 1995. Comprendre: le bénéfice à tirer de voir un fidèle ravi par un poste ministériel prime sur le reste.

Difficile d'imaginer un tel échange avoir lieu entre Emmanuel Macron et Jean Castex. Le résultat est néanmoins le même. Après avoir laissé entendre qu'ils formeraient un exécutif "resserré", le président de la République et son Premier ministre ont accouché d'une équipe pléthorique, complétée dimanche soir par la nomination de 11 secrétaires d'État.

Presque autant que sous Raffarin

Le mythe du gouvernement resserré est l'une des martingales les plus élusives de la Ve République. Peu de nos dirigeants - Lionel Jospin en fait partie - s'y sont réellement pliés. Désormais, le gouvernement Castex compte 42 maroquins, après un étrange psychodrame qui a vu la désignation des secrétaires d'État survenir trois semaines après celle des ministres et ministres délégués.

Ce "supplice chinois" - c'est ainsi que l'ont qualifié certains députés La République en marche auprès de divers médias, dont le nôtre - a abouti à un résultat comptable auquel on n'était plus habitué. Il faut remonter au troisième gouvernement de Jean-Pierre Raffarin (43 membres de mars 2004 à mai 2005) pour trouver un effectif équivalent. À titre de comparaison, l'équipe d'Édouard Philippe a achevé son bail avec 36 portefeuilles.

Peu disruptif

Aux yeux des comptempteurs du macronisme, cette inflation symbolise un reniement de ses promesses originelles. Gouverner plus efficacement, moins se soucier des équilibres politiques, privilégier le débauchage de techniciens. Avec l'arrivée de Jean Castex à Matignon, le cahier des charges a évolué.

Si certains spécialistes restent à bord - Jean-Michel Blanquer à l'Éducation nationale, Agnès Pannier-Runacher à l'Industrie par exemple -, d'autres choix ont été à l'évidence dictés par des considérations partisanes. Tout juste a-t-on compensé en nommant Clément Beaune aux Affaires européennes, domaine que cet ex-conseiller connaît sur le bout des doigts.

À cette aune, ce remaniement paraît assez peu disruptif, si l'on reprend l'anglicisme qu'affectionnait Emmanuel Macron avant d'être candidat à l'élection présidentielle.

"Disruptif est le mot, oui", ironise un cadre LaREM auprès de BFMTV.com, reprochant justement à l'exécutif son classicisme. "Il y a un choix clair de parler à la majorité parlementaire en faisant confiance à de bons députés. Mais ça ne méritait pas trois semaines d'attente."

Clans à pacifier

Les maroquins réservés au MoDem l'illustrent bien. Initialement, début juillet, François Bayrou a fait un esclandre lorsqu'on lui a fait comprendre que les trois ministres issus de son parti ne verraient ni leur grade ni leurs attributions bouger d'un iota. Les maigres changements consentis par Emmanuel Macron et Jean Castex n'ayant visiblement pas suffit à apaiser le maire de Pau, deux députées estampillées MoDem - Sarah El Haïry et Nathalie Elimas - ont été invitées à rejoindre le gouvernement.

Autre "clan" à pacifier, celui des marcheurs de l'Assemblée nationale. Échaudés par leur perte de majorité absolue et par le sentiment que la nomination de Jean Castex a entraîné une droitisation de l'exécutif, les députés LaREM ont également eu droit à des promotions. Olivia Grégoire à l'Économie sociale et solidaire, Bérangère Abba à la Biodiversité, Joël Giraud à la Ruralité.

Parmi ces attributions, certaines sont des résurgences symboliques. Notamment la Ruralité: aucun secrétaire d'État n'a été spécifiquement chargé de ce domaine depuis près de 25 ans. En plus de la reconnaissance accordée à un élu de terrain rodé aux questions budgétaires, Joël Giraud, il s'agit là d'un signal envoyé aux acteurs ruraux, qui reprochent à Emmanuel Macron d'être parmi les oubliés du quinquennat.

Difficulté à trancher

Reste que la décision de différer pendant trois semaines la désignation des secrétaires d'État a permis au gouvernement de circonscrire - médiatiquement - la séquence "remaniement" à sa première phase. Celle du changement de Premier ministre et de la nomination des ministres et ministres délégués. De fait, l'arrivée des secrétaires d'État devient ainsi presque un non-événement.

Dans l'esprit d'Emmanuel Macron, absorbé essentiellement par l'exténuant Conseil européen qui s'est tenu à Bruxelles du 17 au 21 juillet, c'était tout comme. Un député LaREM qui faisait partie des potentiels promus (et qui ne l'a finalement pas été) s'en est ouvert il y a quelques jours auprès de BFMTV.com:

"La vérité est qu'ils (l'Elysée, NDLR) n'arrivent pas à trancher entre les anciens et les nouveaux, et que le président se fiche comme de l'an quarante des ministres délégués et des secrétaires d'État."

Le périmètre des personnalités confirmées à leur poste dit également quelque chose. Le maintien de Cédric O au Numérique, de Sophie Cluzel aux Personnes handicapées ou de Jean-Baptiste Lemoyne au Tourisme, reflète une volonté de pérenniser la gestion de ces dossiers. Le fait que Laurent Pietraszewski retrouve son portefeuille des Retraites est annonciateur, semble-t-il, de ce que l'exécutif veut récupérer le fil de sa réforme interrompue.

Un motif d'inquiétude a également pesé: celui de voir certains "déçus" du groupe LaREM se rebeller et, ainsi, déstabiliser davantage une majorité dont Emmanuel Macron va avoir besoin pour faire campagne en 2022. Les candidatures transmises à l'Elysée, soit publiquement, soit par des canaux officieux, ont été nombreuses. À une échelle assez inédite, voire, dans notre histoire politique récente. Rien ne permet donc d'écarter le risque de quelques turbulences.

Jules Pecnard Journaliste BFMTV