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Revue de presse: l'affaire Aquilino Morelle met à mal "la République exemplaire"

Aquilino Morelle, ici le 3 mai 2012 à Paris.

Aquilino Morelle, ici le 3 mai 2012 à Paris. - -

La presse est ulcérée par cette nouvelle affaire qui "achève de fragiliser le Président de de la République", et ironise sur la chute "du petit marquis de l'Elysée" collectionneur de chaussures de luxe "confiées aux bons soins d'un cireur". Mais s'attarde beaucoup moins sur le fond de l'affaire, le conflit d'intérêts présumé.

"Une République loin d'être exemplaire!" Ce titre du Parisien, aussi simple que percutant, résume parfaitement l'indignation unanime de la presse autour "du scandale de trop", l'affaire Aquilino Morelle, ce conseiller présidentiel contraint à la démission, notamment après des accusations de conflits d'intérêts.

Jeudi, Mediapart publiait une enquête sur la plume et conseiller politique de François Hollande. Le pure-player accuse Morelle d'avoir travaillé pour un laboratoire pharmaceutique, alors qu'il était membre de l’Inspection générale des affaires sanitaires (Igas).

"L'arrogance pestilentielle d'une élite"

Mais ce qui a surtout fait réagir la presse, samedi, c'est l'information "plus anecdotique" rappelle Slate.fr, qui a fait l'ouverture de l'article de Mediapart: Aquilino Morelle "a fait privatiser un salon de l’hôtel Marigny afin de se faire cirer les chaussures seul au milieu de cette pièce toute en dorures." Et de citer le cireur de pompes en question: "Aquilino Morelle a 30 paires de souliers de luxe faites sur mesure, pour son pied qui a une forme particulière. Des Davizon, des Weston... Des chaussures de plein cuir toujours du même style".

Scandalisés, les éditorialistes ont rivalisé de métaphores plus ou moins subtiles sur la chute du "petit marquis de l'Elysée", ainsi surnommé par Mediapart. Pour La Voix du Nord, avec cette "affaire à l'odeur de souffre", la gauche a "la morale dans les chaussettes" et "sur tous les sujets", elle "accuse un grand coup de pompe".

De son côté, Le Journal de la Haute-Marne s'indigne de "l'arrogance pestilentielle d'une élite, dont on ne sait plus si elle est formée de conseillers ou de courtisans". "L'homme qui murmurait à l'oreille du candidat-président de vibrants plaidoyers en faveur de la République exemplaire s'essuyait les pieds dessus: chaussures de luxe confiées aux bons soins d'un cireur, voiture officielle utilisée pour des usages familiaux, dégustation des vins fins de la cave de l'Elysée".

Slate.fr: "Comment bien cirer les pompes?"

"Il était impossible pour un Président en perdition de rejouer le feuilleton Cahuzac", souligne La Nouvelle République du Centre ouest. "Alors exit le collectionneur de chaussures cirées, à la tête et la plume bien faites, mais rongé par le goût immodéré du pouvoir, des vins fins et des voitures de fonction. Ce pouvoir, décidément, qui rend peut-être fou mais certainement aveugle".

Cette histoire "d'adorateur de pompes" où "le dérisoire le dispute au scandaleux... achève de fragiliser le président de la République", renchérit L'Alsace. Car "ceux qui ont des fins de mois difficiles trouveront que L'Élysée mérite, plus que jamais, son surnom de château, éloigné de leur réalité quotidienne".

L'article le plus drôle est à retrouver sur Slate.fr, qui publie un petit précis de l'art du cirage de pompe, un "enchantement", d’"une sensualité extraordinaire" : "Comment obtenir un cirage parfait? Enlever la poussière, les anciennes couches de cire, en frottant bien le talon et le bout du pied sont les premières étapes. Puis vient l’étalage de la crème, mélange entre autres à base de cires."

"La gauche française mal dans ces pompes"

Sans surprise les salves les plus sévères viennent de l'éditorial d'Yves Thréard, dans Le Figaro. "Elle a mauvaise mine aujourd'hui la 'Hollandie' de la République exemplaire. "Celle du 'Moi Président', du sermon du Bourget, inspiré par Morelle, contre le monde de la finance", écrit-il raillant "un conseiller élyséen se prenant les pieds dans le tapis, chaussés de souliers qu'il prenait soin de faire cirer toutes les semaines par un chaouch dans les salons présidentiels". Et de conclure par de grands mots: malgré la démission express de l'intéressé "le mal est fait et il a un nom: la faillite morale."

Pour Le Parisien, cette affaire met effectivement "à mal le concept présidentiel de république exemplaire" et "François Hollande a décidément une vraie difficulté à donner de lui l'image d'un homme qui sait tenir sa maison".

Si cet "aspect anecdotique" fait couler autant d'encre dans les colonnes de la presse samedi, c'est sans doute rappelle Slate.fr à cause de sa portée symbolique: "La gauche française, c'est bien connu, a un tropisme keynésien, mais les polémiques qui la frappent rappellent parfois plutôt la théorie de la consommation ostentatoire du sociologue américain Thorsten Veblen. Pas toujours facile de justifier vouloir militer pour la transformation de la société sans oublier d’être élégant, qu'il s'agisse de montres ou de chaussures de luxe."

"S'attaquer aux conflits d'intérêts"

Sur le fond de l'affaire, cette "énième crise" pourrait fournir l'occasion de "s'attaquer aux conflits d'intérêts" et aux "liaisons dangereuses entre public et privé, dans la santé notamment", espère ainsi Pour les Dernières Nouvelles d'Alsace.

"Comme en matière électorale, "on ne peut plus laisser perdurer certains cumuls dans le domaine des expertises et des conseils. Sinon, il faut arrêter de se demander d'où viennent des scandales comme le Mediator"

Et Le Figaro de pointer l'ironie du sort d'Aquilino Morelle, qui "aura tutoyé les sommets grâce à un laboratoire pharmaceutique": "en flinguant Servier, Morelle a gagné ses lettres de noblesses". Et c'est un "autre laboratoire" qui aura précipité sa chute". La chute d'un homme politique "aimable mais tranchant, habile, hâbleur, l'esprit affûté et redoutable", "narcissique" et "manipulateur". Ainsi, ce conseiller "puissant et jalousé", qui n'hésitait pas à dire: "L'Eysée, c'est moi", avait fini par s'attirer "de solides inimitiés au Palais". "Il s'est brûlé au pouvoir, s'est laissé griser" confie au Figaro un proche du président, "il a cru que le saint des saints de la rue du faubourg Saint-Honoré lui donnerait l'impunité."

Caroline Piquet