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Tariq Ramadan visé par 5 plaintes pour viol: la contre-enquête de Ligne rouge

Depuis 2018, Tariq Ramadan est mis en examen pour deux viols. Alors que les plaintes, désormais au nombre de cinq, s’accumulent contre le prédicateur, la justice étudie minutieusement ces accusations. L’équipe de Ligne Rouge a eu accès à des documents exceptionnels, dont des textos très crus envoyés aux plaignantes.

Le tableau se noircit pour l’islamologue Tariq Ramadan. Mis en examen pour deux viols, le prédicateur placé sous contrôle judiciaire fait désormais l’objet de cinq plaintes dont quatre en France et une en Suisse. La dernière accusation remonte au mois de juillet: une femme de 54 ans l’accuse de l’avoir violée dans une chambre d’hôtel à Lyon, le 23 mai 2014, avec un membre de son staff. Mais encore une fois, Tariq Ramadan reste fidèle à sa ligne de défense, il nie les faits et fustige un système qui l’aurait déjà condamné.

"C’est une honte, s’offusque-t-il auprès de l’équipe de Ligne rouge dans les coulisses de BFMTV, le 6 septembre dernier. Je ne sais pas comment un être normalement constitué peut encore croire à une seule des plaintes qui a été déposée."

Dans cette affaire où les paroles s’affrontent, la justice tente de démêler le vrai du faux. Entre l’islamologue iconique des années 2000 pour des milliers de musulmans, et les plaignantes, qui dit la vérité?

"Bête sauvage"

Le tremblement de terre s’est produit le 20 octobre 2017. Ce jour-là, une lettre signée Henda Ayari arrive au tribunal de Rouen. La jeune femme dit avoir subi un viol en mars 2012 et accuse directement Tariq Ramadan. Elle raconte l’avoir contacté via Facebook pour lui parler de religion. Le prédicateur lui répond, elle est flattée et leur relation bascule peu à peu dans la séduction. Un jour, alors qu’il est de passage à Paris pour une conférence, il lui donne rendez-vous dans la chambre de son hôtel.

"Il s’est jeté sur moi comme une bête sauvage, je n’ai pas eu le temps de respirer, je me suis retrouvée sous lui. Plus je disais non, plus il s’énervait. Il m’a frappée très fort et il m’a violée. J’étais certaine que si je le repoussais encore il me tuerait", témoigne-t-elle sur le plateau de BFMTV et RMC le 30 octobre 2017.

Cette déclaration à charge a l’effet d’un raz-de-marée car quelques jours plus tard, une autre femme, baptisée Christelle, porte plainte à son tour. Elle livre le récit d’une descente aux enfers: elle aussi est entrée en contact avec Tariq Ramadan via Facebook et entame avec lui une relation intime. "Il y avait clairement un désir réciproque. En août 2009, j’ai commencé à faire mes cartons car nous avions convenu que j’habiterais chez lui à Londres. Nous nous étions fiancés par Skype", raconte-t-elle aux enquêteurs.

Le 9 octobre 2009, elle dit s’être rendue au bar de l’hôtel lyonnais où loge l’islamologue, en déplacement pour tenir une conférence. Mais très vite, il l’invite à monter dans sa chambre. "Ce n’était plus le même homme. Il m’a dit: 'Toi tu m’as fait attendre, tu vas prendre cher'. Et là c’est l’enfer. Il s’est mis à cheval sur moi, je ne pouvais pas bouger, il me donnait des coups. J’ai hurlé et il m’a dit ‘plus tu vas crier plus ça va m’exciter, plus je vais te frapper. Tais-toi", se souvient-elle à notre micro.

Calomnie

Dans la foulée de ces deux plaintes, Tariq Ramadan est mis en examen en février 2018 pour viol et incarcéré. Depuis sa cellule, il crie à la calomnie.

"L’avocat de Christelle a versé au dossier un certificat médical. Le médecin fait état d’une relation sexuelle violente. Mais du côté de Ramadan, on contre ce document en disant qu’il ne s’agit que d’un petit mot du médecin qui ne fait que recopier les dires de son patient", précise Salomé Legrand, reporter justice à Europe 1.

Pour tenter de comprendre où est la vérité, la justice organise une confrontation. Face à ses accusatrices, Tariq Ramadan se montre véhément. "Il les traite de menteuses. Il est très vindicatif sur le fait que c’est impensable qu’il ait pu avoir une relation sexuelle avec ces femmes qu’il n’a fait que croiser", continue la journaliste. Mais quelques jours plus tard, une expertise informatique fait l’effet d’une bombe. Des textos très crus sont extraits de vieux téléphones et prouvent que Tariq Ramadan a bien eu des relations sexuelles avec ses accusatrices.

Le prédicateur change alors de version: il reconnaît les relations sexuelles, mais elles étaient consenties, assure-t-il, tout comme les violences exercées à ce moment-là. Selon la défense, les maîtresses de Tariq Ramadan ne pouvaient ignorer ses penchants pour les relations sexuelles tintées de domination au vu des textos échangés, comme celui-ci destiné à Christelle: "Je te défonce, tu es debout dans ton bain, je te tire les cheveux, je te traite de chienne puis je te retourne et te gifle."

"Il y a des échanges qui peuvent relever des fantasmes mais ça ne veut pas dire que vous allez les accepter. Une femme pourrait accepter verbalement une situation et au pied du mur face à la violence ne pas l’accepter", rebondit Francis Szpiner, avocat de plusieurs plaignantes.

Dans plusieurs SMS, ces femmes parlent des violences qui leur ont été infligées et réclament des "excuses plates". "Etre ok pour un rapport sexuel ne veut dire être ok pour un viol conjugal. Aucun accord ne te donne le droit de faire une atteinte à mon corps et à ma santé", lui écrit une autre.

La "méthode Ramadan"

Une autre plainte pour viol s’ajoute au dossier, celle de Marie, qui fait pour l’heure l’objet de vérifications. La jeune femme a relayé sur Internet un message audio que Tariq Ramadan lui aurait envoyé. "Dis donc ma chienne tu te dépêches un peu? Tu vas te dépêcher d’obéir à ton maître, qu’il te prenne par ta laisse, qu’il te tire les cheveux", éructe ainsi la voix d’un homme. L’enquête prend également un tournant international après le dépôt d’une plainte en Suisse, où le théologien a grandi et enseigné.

"Il a une aura, Tariq Ramadan, c’est une autorité pour les musulmans. Il a cette manière de vous plonger la tête sous l’eau et de vous donner l’impression d’en sortir. Ces femmes ont à un moment été subjuguées et sous l’emprise de cet homme", détaille Francis Szpiner. Les avocats des parties civiles disent tous être en contact avec des dizaines de victimes tétanisées, qui n’osent pas se manifester. Car la menace pourrait faire partie de la "méthode Ramadan".

"Les menaces sont directes ou indirectes, via les réseaux sociaux ou par téléphone. Quand elles n’arrivent pas à exécution, on travaille l’entourage en disant: 'Tu ne veux pas que ta fille ou ta sœur soit analysée comme fille de petite vertu'", explique Maître Jonas Haddad, avocat de Henda Ayari.

Pour Ramadan, ces affaires ont été montées de toute pièce par des maîtresses délaissées, déterminées à le faire payer. Quelle que soit la vérité, cette histoire a bel et bien écorné l’image du leader modèle. S’il était jugé aux assises, Tariq Ramadan risquerait 20 ans de réclusion criminelle, mais aucun procès n’est encore prévu à ce jour.

Marie Peyraube, Alexandre Funel, Régis Desconclois, Frédéric Bihel avec Ambre Lepoivre