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Quel est le rôle des policiers en civil dans les manifestations?

Depuis trois semaines, les rassemblements des gilets jaunes émaillent le territoire. Parmi eux, des policiers en civil ont été repérés et suscitent la colère de certains. Pourtant, cette pratique d’infiltration est courante et bien connue.

Depuis plusieurs jours, les réseaux sociaux sont le théâtre d’une nouvelle théorie: lors des manifestations, des policiers "infiltrés" auraient revêtu des gilets jaunes et pris part aux violences et dégradations qui émaillent les rassemblements depuis le 17 novembre. "Un flic qui est infiltré aux gilets jaunes pour commettre des délits et ainsi discréditer le mouvement. Ce genre de manip’ est un grand classique", peut-on lire. Ou encore: "Ça se voit à mille kilomètres qu'il s'agit d'un flic infiltré parmi les #GiletsJaunes." Ainsi, des détracteurs ont "démasqué" des "flics en civil" et se questionnent: "Semer le trouble pour mieux régner?"

Observer et renseigner

La pratique est pourtant assez classique et relève de l'anticriminalité. Le but: constater les infractions en évitant de se faire repérer, et donc de risquer de se faire lyncher.

"Non, les policiers ne s’habillent pas en civil pour casser, mais pour être en sécurité", explique Linda Kebbab, du syndicat Unité SGP Police. On ne peut pas y aller en uniforme, on ne fait pas de la constatation d’infraction en tenue bleu-blanc-rouge."

L'infiltration de nombreux policiers en civil dans les manifestations est un fait, "elle a toujours existé", assure à BFMTV.com Denis Jacob, secrétaire général du syndicat Alternative police. Le but "n'est pas de transformer les policiers en casseurs afin de faire volontairement dégénérer les manifestations et ainsi justifier une répression machiavéliquement prévue d'avance", explique le sociologue Laurent Mucchielli, sur son blog hébergé par Mediapart.

Ces agents en civil font partie des effectifs du renseignement territorial et ont pour mission d’observer et de renseigner.

"Ils sont là pour faire remonter des informations aux autorités afin qu’elles adaptent le dispositif du maintien de l’ordre", précise le représentant syndical.

La décision d’insérer des policiers en civil dans les manifestations se prend soit lors de la définition du dispositif de maintien de l’ordre, soit pour s’adapter aux événements et à leur configuration. Combien de manifestants sont présents sur place, où se trouvent les points de blocages, des casseurs se sont-ils immiscés dans les rangs des manifestants? Ce sont autant de questions auxquelles doivent répondre les policiers en civil.

Intervenir sur le flagrant délit

"Heureusement qu’ils sont là, sinon on serait sourd et aveugle", ironise Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie-officiers. Il précise par ailleurs que des policiers en civil s’insèrent également dans les cortèges de manifestants pour intervenir sur des cas de flagrant délit. "Des agents de la BAC, de la BRI ou de la police judiciaire sont déployés, en civil, et peuvent procéder à des interpellations s’ils constatent des dépravations", détaille-t-il.

"Nos policiers ne sont pas des casseurs", assure Denis Jacob, et affirmer le contraire serait une "interprétation diffamatoire de leur présence dans les manifestations, une ‘fakenews’", réagit de son côté Patrice Ribeiro.

La police nationale a d’ailleurs tenu à réagir à cette rumeur qui se répand sur les réseaux sociaux: "Des vidéos montreraient des policiers en civil se mêlant à la foule pour casser. Faux. Comme dans toute manifestation, les policiers en civil procèdent discrètement à des interpellations et renseignent sur les mouvements du cortège."

Maîtriser les rassemblements d'ampleur

Reste que cette méthode d’infiltration a souvent suscité de vives critiques. Lors des manifestations contre la loi travail, en avril 2016, un policier en civil s’était infiltré dans les rangs de la Confédération nationale du travail (CNT) et arborait sur son jean un autocollant du nom du syndicat anarchiste. "Il est manifeste que ce policier a cherché à se faire passer pour un membre de notre organisation syndicale", s’était agacée la CNT dans un communiqué.

Idem lors d’un défilé contre la réforme des retraites, à Lyon en 2010, où des policiers s’étaient parés d'autocollants CGT et avaient finalement été filmés en train d’interpeller des manifestants. "L'importance que semble avoir eu cette pratique dans les dernières manifestations illustre la peur qu'a probablement ressenti le pouvoir devant l'ampleur inattendue de la contestation et le soutien qu'elle rencontre dans l'opinion", conclut sur son blog le sociologue Laurent Mucchielli. Une analyse qui peut être transposée sur le contexte actuel, au vu de l'ampleur de mouvement contestataire des gilets jaunes. 

Justine Chevalier avec Ambre Lepoivre