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Pédophilie: pourquoi certaines victimes ne se souviennent pas des violences subies?

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INTERVIEW - Certaines victimes présumées de Joël Le Scouarnec, ce chirurgien digestif soupçonné d'avoir abusé de près de 350 enfants et adolescents, expliquent ne pas avoir de souvenirs précis des faits décrits dans les carnets du médecin. Une situation courante selon Muriel Salmona, psychiatre spécialiste de la mémoire traumatique qui touche 40% des victimes de violences sexuelles dans leur enfance.

Pendant près de 30 ans, Joël Le Scouarnec a consigné dans des carnets des noms, prénoms, adresses, photos et descriptions de scènes sordides. Depuis l'interpellation et la mise en examen de ce chirurgien digestif, les gendarmes tentent de retrouver les victimes potentielles de ce médecin soupçonné d'avoir abusé de 349 enfants tout au long de sa carrière. Depuis plusieurs mois, les enquêteurs contactent tour à tour les noms inscrits dans ces carnets. 

Certaines victimes présumées, devenues aujourd'hui adulte, découvrent à cette occasion les faits qu'elles auraient subis. Une situation fréquente chez les victimes de pédophile qui sont 40% à n'avoir aucun souvenir des violences sexuelles et 60% à n'avoir que des souvenirs partiels, selon Muriel Salmona, psychiatre et spécialiste de la mémoire traumatique.

BFMTV - Comment expliquer que des victimes d'agressions et de violences sexuelles dans leur enfance puissent n'avoir aucun souvenir de ces faits incriminés?

MURIEL SALMONA - Ce ne sont pas les enfants qui enfouissent ces souvenirs, c'est une amnésie traumatique, c'est le cerveau qui, par mécaniste de sauvegarde, se déconnecte. Lorsque ces enfants sont confrontés à quelqu'un d'une extrême dangerosité, leur cerveau ne peut plus contrôler et il disjoncte au niveau du circuit émotionnel et de la mémoire pour se protéger et il y a, ce qu'on appelle, une dissociation traumatique. Le cerveau agit ainsi par sécurité, sinon les victimes pourraient ne pas y survivre, elles mouraient de stress. Cette absence de souvenirs est une amnésie traumatique avec une anesthésie émotionnelle.

Ces violences subies sont totalement effacées de la mémoire des victimes?

Non, ces souvenirs sont bloqués dans une partie du cerveau, l'amygdale cérébrale. C'est comme si les événements étaient dans un brouillard intense. Il s'agit de la mémoire traumatique qui se définit par des flashback, des cauchemars. C'est le fait de revivre à l'identique, les violences, les douleurs, le stress, la terreur. Par exemple, lorsque l'on touche une victime à un certain endroit, cela peut créer un état d'angoisse car cet endroit peut lui rappeler quelque chose, sans qu'elle ne sache quoi. Si rien est fait, les personnes vont devoir survivre avec ça et cela va avoir des effets sur leur santé. Ces victimes sont plus nombreuses à avoir des conduites addictives car ces conduites servent à anesthésier cette mémoire traumatique. C'est un peu comme une torture sans fin mais en plus il y a plein de choses qui reviennent et on ne peut même pas les relier à ce qu'il s'est passé.

Certaines victimes disent que même après avoir appris ce qu'elles ont subi, elles ne se souviennent toujours pas précisément de ces violences...

Souvent on savait qu'il s'était passé quelque chose, on avait un mal-être, on se demandait pourquoi on se sentait si mal, pourquoi par exemple dans le cadre de sa sexualité ça se passait aussi mal, il y avait des flashs mais ils étaient incompréhensibles, et d'un seul coup tout prend sens. Ca permet une sorte de soulagement. Mais on peut aussi ne plus avoir de souvenirs puisqu'il y a cette amnésie traumatique et même si on vous annonce on ne peut retrouver aucun lien, ne pas se souvenir du tout. C'est très étrange pour la personne car c'est tout un pan de son passé qui lui échappe et là c'est quelque chose de très grave. Souvent les gens pensent, parce que se sont des représentations habituelles, qu'on ne peut pas oublier des événements aussi traumatisants. Et bien si, car plus les événements sont traumatisants, plus on met en place des mécanismes de protection et plus il y a une amnésie traumatique.

Justine Chevalier