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ENQUÊTE LIGNE ROUGE - Eric Dupond-Moretti, l'ogre de la Justice

Dans une enquête diffusée ce lundi soir, BFMTV revient sur le parcours d'Eric Dupond-Moretti. De fils d'immigrés italiens à avocat pénaliste reconnu, qui est le désormais nouveau ministre de la Justice?

C'était le 6 juillet dernier. Eric Dupond-Moretti, connu pour avoir marqué de son empreinte les cours d'assises de toute la France, a été nommé ministre de la Justice. Un casting étonnant alors que celui qui s'est fait connaître dans les cours d'assises, puis pour ses livres, sur les planches de théâtre ou devant les caméras de cinéma, est habitué à bousculer l'institution judiciaire.

"C’est un cadeau dans la vie d'un homme que de changer de vie, que d'aller voir autre chose, que de satisfaire d'insatiables curiosités, c'est vivre ça!", explique le principal intéressé aux caméras de BFMTV.

"Un passionné"

Fils d'immigrés italiens installés dans le Nord de la France, enfant, Eric Dupond-Moretti a été la cible d'insultes racistes. Une envie de revanche qui s'est associée à une envie de justice alors que dans la famille Dupond-Moretti persiste un doute quant à la mort du grand-père. Famille qui n'a jamais cru à un suicide et qui n'a jamais eu le droit à un procès. L'exécution de Christian Ranucci, condamné à mort pour le meurtre d'une fillette, le 28 juillet 1976, est un déclic pour Eric Dupond-Moretti qui décide de devenir avocat.

"Je le vois arriver, je n'avais pas l’impression que c'était un futur avocat. Il se présente avec des cheveux, des longs cheveux, une immense barbe, il avait un manteau incroyable", se souvient Stefan Squillaci, avocat lillois et ami depuis 40 ans d'Eric Dupond-Moretti. Dernier de l'école d'avocat de Lille, il est alors premier du concours d'éloquence pour l'école du barreau, l'intéressé affiche alors son ambition. "Moi je veux être dans les 10 premiers pénalistes français", assure-t-il à l'époque à son ami.

Il troque son patronyme Dupond pour Dupond-Moretti, en hommage à sa mère, et le jeune avocat lance sa carrière. Il obtient son premier acquittement en avril 1987. Cette année-là, il fait également sa première apparition dans les médias. Dans un talk-show dont le thème est "je vis avec un bourreau de travail", Hélène, son ex-femme raconte "un passionné", un professionnel "très exigeant et très stressé". Eric Dupond-Moretti connaît une explosion médiatique avec l'affaire Outreau en 2005.

La méthode Dupond-Moretti

A cette époque, Me Dupond-Moretti enchaîne les dossiers et les acquittements. 145 au total, un record, qui lui vaut le surnom d'"Acquitator". "Je ne sais pas comment il fait", confie l'une de ses anciennes secrétaires. Je ne dis pas qu’il est extraordinaire mais presque. Il connaît les dossiers, il les a à peine ouverts. Il sait ce qu'il doit voir, ce qu'il doit trouver, c'est un don chez lui." Sa marque de fabrique est notamment de s'engouffrer dans les vices de procédure.

Son autre marque de fabrique, c'est le ton Dupond-Moretti. Dans ses plaidoiries, le pénaliste use de formules choc, n'hésite pas à aller sur le terrain de l'humain, de l'empathie. Doministe Rizet, consultant police-justice pour BFMTV, revient sur la défense d'une veuve qui a perdu son mari, fan de Georges Brassens, assassiné. Eric Dupond-Moretti s'adresse alors en ces termes à l'accusé.

"Je vais vous chanter une chanson, parce qu'il vous aurait peut-être chanté une chanson. Tout le monde regarde", se souvient Dominique Rizet. "Eric Dupond-Moretti se met à chanter devant la cour d'assises. Il chante pendant une minute. Le président l'écoute, le laisse faire et il se rassoit et il dit 'j'ai fini'. Je crois que ce jour là, tout le monde a compris qu'il était bien différent des autres avocats."

"Jouer avec la peur"

Eric Dupond-Moretti, c'est aussi l'ogre des prétoires. Là, la méthode choque comme lorsqu'il réclame de la compassion pour la mère de Mohammed Merah, "la mère d'un mort". Au point de s'attirer les critiques de ses confrères avocats, notamment ceux qui défendent les victimes, mais aussi des magistrats qui lui repprochent de "jouer sur la peur" mais aussi de perturber les audiences par des réactions ou des commentaires. "J’ai eu l’impression qu'il n’y avait pas de limites pour la défense de sa cliente, c’est-à-dire qu’il ne s’interdit aucun comportement", souffle Joël Mocaer, ancien président de cour d’assises. Une attitude qui lui a d'ailleurs valu des poursuites disciplinaires au cours de sa carrière et, selon nos informations, un rappel à la loi.

"Quand Eric Dupond-Moretti débarquait, il fallait un peu chercher les avocats généraux pour lui donner la répartie", se souvient l'ancien magistrat Serge Portelli. "C’est vrai qu’on ne se bousculait pas, il fallait bien qu’il y en ait un qui aille au feu." Dominique Rizet abonde: "Il est capable d’être extrêmement méchant à l’audience. Et personne n’a envie d’être humilié publiquement dans une audience, ça va être repris dans tous les journaux. C’est la patte de l’ours, quand il donne un coup de patte, c’est terrible, il peut tout balayer."

Aujourd'hui, cette méfiance des magistrats envers leur nouveau ministre est toujours présente. Leur colère a d'ailleurs explosé avec l'ouverture d'une enquête administrative sur trois magistrats du parquet national financier qui ont épluché les relevés téléphoniques de plusieurs avocats parisiens afin d'identifier la taupe qui informait Nicolas Sarkozy sur une affaire judiciaire le concernant. Eric Dupond-Moretti, qui figurait parmi la liste d'avocats, avait alors dénoncé des méthodes de barbouzes avant de devenir ministre.

Personnalité clivante

Malgré cette personnalité clivante, le président de la République a fait le choix de nommer Eric Dupond-Moretti à la Chancellerie. Est-ce à la suite de la venue de Brigitte Macron lors d'une représentation en février 2019 de l'acteur Dupond-Moretti au théâtre de la Madeleine? Quelques semaines plus tard, il rencontre Florian Bachelier, député LaREM et premier questeur de l'Assemblée nationale. "Je découvre un homme qui est encore plus libre que ce que je percevais à travers mes lectures. Pour moi, Eric Dupond-Moretti, c'est une vraie rencontre, c’est un vrai punk, un punk malicieux", se souvient-il.

Et de poursuivre: "Début 2020, je lui lance par pure provocation bretonne, 'Dupond-Moretti à la Chancellerie ça aurait de la gueule'. (...) Il m’a avoué plus tard que c'est à ce moment-là qu’une réflexion a commencé à germer dans son esprit."

Mais c'est bien Emmanuel Macron qui a eu l'idée de nommer le pénaliste à la Chancellerie. Il a d'abord testé cette proposition auprès de ses plus proches conseillers, plus ou moins emballés. Le remaniement était alors lancé, la dernière semaine de juin, Eric Dupond-Moretti est contacté par l'Elysée. Lui, qui a pourtant refusé en 2013 la Légion d'honneur, accepte la tâche.

"Il y a des gens qui rêvent d’être ministre, c'est le fil conducteur de leur vie", estime l'intéressé. "Ce n’est pas mon cas. J'ai rencontré le président de la République, j'ai trouvé cet homme courageux. Il me l'a demandé à moi parce que je suis Eric Dupond-Moretti. Pardon de parler de moi à la troisième personne. Et j’ai accepté parce que c'est lui qui me l'a demandé."
Justine Chevalier avec Pauline Revenaz et Nicolas de Labareyre