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L'État attaqué après la mort d'une femme et ses parents, tués par son ex-compagnon

Patrick Lemoine a tué sa compagne et ses beaux-parents sur un parking de Grande-Synthe le 4 août 2014.

Patrick Lemoine a tué sa compagne et ses beaux-parents sur un parking de Grande-Synthe le 4 août 2014. - AFP

Le 4 août 2014, Isabelle Thomas et ses parents ont été tués de coups de feu dans la tête par l'ex-compagnon violent de cette dernière. Depuis, sa soeur se bat pour faire reconnaître la responsabilité de l'Etat dans ce dossier, et plus largement les dysfonctionnements dans la prise en charge et la protection des femmes battues.

Le 25 novembre dernier, Cathy Thomas dévoilait une stèle place du marché à Grande-Synthe, en hommage à sa soeur Isabelle et ses parents Marguerite et Roland Thomas. Tous les trois ont été abattus froidement à cet endroit fréquenté de la ville de plusieurs balles dans la tête, par Patrick Lemoine, l'ex-compagnon violent d'Isabelle Thomas. A la même époque, elle se lançait dans un nouveau combat judiciaire pour faire reconnaître la responsabilité de l'État dans ce triple assassinat.

Le 7 octobre prochain se tiendra devant le tribunal correctionnel de Paris une audience. Cathy Thomas, soutenue par son avocate Isabelle Steyer, a assigné l'État en responsabilité estimant que tout n'a pas été fait pour prendre en charge et protéger sa soeur Isabelle de la menace que constituait son compagnon.

"J’espère qu’on va tomber sur des personnes humaines qui vont comprendre qu’on ne fait pas ça pour le buzz ou pour ennuyer un juge, on fait ça pour faire bouger les choses, il y a eu plein de dysfonctionnements, il ne faut pas les répéter", confie Cathy Thomas.

Tentative de meurtre

Le 4 août 2014 a constitué le point final d'une histoire déjà écrite, estime Me Isabelle Steyer. En août 2012, fraîchement séparée de son mari et père de ses deux enfants, Isabelle Thomas rencontre Patrick Lemoine. L'histoire s'emballe et rapidement les amants s'installent ensemble. Un bonheur de courte durée, dès le mois d'octobre la professeure de mathématiques de 47 ans, confie subir des violences de la part de son compagnon. Des coups qu'elle va subir pendant plusieurs mois ne réussissant pas à quitter cet homme par peur. Puis le 27 juin 2014, aidée par l'infirmière de son lycée, elle ose porter plainte.

Aux policiers, Isabelle Thomas va décrire comment son compagnon s'est jeté sur elle, l'a étranglée, l'a tirée par les cheveux et lui a donné un coup de pied. Sa plainte est enregistrée pour "violences volontaires" et non pour "tentative d'homicide". "Pour une plainte pour tentative de meurtre, on place en détention provisoire", rappelle Me Isabelle Steyer qui pointe le premier dysfonctionnement dans cette affaire. Car après sa garde à vue, Patrick Lemoine est laissé libre sous contrôle judiciaire avec interdiction d'entrer en contact avec Isabelle Thomas.

"Aucune prise en charge"

Pourtant pendant plusieurs semaines, il va lui envoyer des SMS, des mails, des lettres, dans lesquelles il assure qu'il ne la "lâchera" jamais. Les parents d'Isabelle Thomas témoigneront que l'ancien compagnon de leur fille est souvent devant leur domicile. Le 10 juillet 2014, Patrick Lemoine va jusqu'à suivre son ancienne compagne au bureau de son avocate et la menace devant témoins. A l'époque, le juge des libertés et de la détention n'est pas saisi, l'homme ne voit pas son contrôle judiciaire révoqué malgré la plainte puis la main courante déposée par Isabelle Thomas apportant ces "preuves matérielles" d'un contrôle judiciaire bafoué.

Le 4 août 2014, Patrick Lemoine prend en filature la voiture dans laquelle se trouvent son ancienne compagne et ses parents. Au terme d'une course-poursuite dans les rues de Grande-Synthe, le carrossier de 49 ans abat les trois passagers. Juste avant, Isabelle Thomas avait joint le commissariat local pour prévenir qu'elle et ses parents étaient suivis et menacés. En vain, aucune patrouille n'avait été envoyée. Interpellé et placé en détention à la prison de Lille-Séquedin, Patrick Lemoine se suicide.

"Ma sœur a eu le courage de porter plainte malgré la terreur dans laquelle elle était plongée quotidiennement, malgré la douleur intense, malgré la peur, malgré les traumatismes, et ma sœur n’a bénéficié d’aucune protection, d’aucune prise en charge, d’aucune aide matérielle pour se cacher, d’aucun conseil", déplore aujourd'hui sa soeur cadette Cathy.

"C'est un dossier où tout a dysfonctionné"

De cette histoire personnelle, Cathy Thomas a fait un combat national contre les violences conjugales et l'amélioration de la prise en charge de ces femmes qui ont le courage de porter plainte alors qu'un grenelle sur les féminicides sera lancé en septembre. "Isabelle a dû aller voir elle-même le rectorat pour demander une mutation, elle avait payé quelqu'un pour protéger les chiens car il les battait, elle avait changé de voiture… Tout a été de son fait, énumère-t-elle. La personne est traumatisée, elle a subi des violences, et il n’y a personne pour la prendre en charge". Son avocate, Me Steyer, qui salue "la force" de sa cliente, propose par exemple l'allongement de la durée de l'ordonnance d'éloignement qui aujourd'hui est de six mois.

"Le dossier est emblématique, c'est un dossier où tout a dysfonctionné, résume Me Isabelle Steyer, spécialisée dans la défense des femmes battues. Il a fallu se battre pour tout de la copie du dossier à la requalification du dossier. On s’est battu pour tout, alors que c’est le dossier le plus grave que j’ai eu à traiter".

"Il faut faire de cette affaire une jurisprudence pour toutes les femmes"

Au mois de mai, l'avocat de l'État a rendu ses conclusions pour l'audience du mois d'octobre. Douze pages dans lesquelles il rejette tout manquement. "Il dit que je ne peux pas démontrer qu'il y a eu des violations du contrôle judiciaire, alors qu’elles sont multiples et écrites, et qu'elles auraient révoqué le contrôle judiciaire", résume Me Steyer. Le document stipule également que malgré la procédure rien ne permettait de considérer que Patrick Lemoine pouvait commettre ce triple assassinat. A l'inverse, Cathy Tomas et son avocate estiment que les mesures étaient manifestement inappropriées et insuffisantes pour protéger la sécurité d’Isabelle Thomas" alors que la "dangerosité" du carrossier de 49 ans était "connue".

"Si on gagne, c’est qu'ils reconnaissent leur tort et qu’ils admettent qu’ils ont une part de responsabilité. Il faut que ça les fasse réfléchir, et faire de cette affaire une jurisprudence pour toutes les femmes", conclut Cathy Thomas.
Justine Chevalier