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Délinquance: comment expliquer le sentiment d'insécurité?

Des policiers à Bois-Colombes, en novembre dernier.

Des policiers à Bois-Colombes, en novembre dernier. - -

Alors qu'une enquête révèle une progression sans précédent du sentiment d'insécurité chez les Français entre 2008 et 2013, la hausse des cambriolages est évoquée comme l'une des principales raisons. Mais n'est-ce pas prendre un raccourci un peu facile?

Le "sentiment d'insécurité" des Français progresse depuis 2008 (+4%), selon une vaste enquête de "victimation" (qui désigne le fait de se considérer comme une victime après avoir subi une atteinte, ndlr), menée auprès de 14.500 personnes par l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) et publiée jeudi.

Ce, alors même que les violences aux personnes stagnent, voire baissent, selon les statistiques. Que cache cet apparent paradoxe? La recrudescence des cambriolages en est-elle la cause et quel est le réel pouvoir des politiques face à ces questions? Décryptage avec un criminologue et un sociologue.

"Plus c'est grave, moins on porte plainte"

"Victimation" et "sentiment d'insécurité", l'assimilation est vite faite, mais les deux notions sont indépendantes. "Contrairement à une idée répandue, le sentiment d'insécurité n'est pas la conséquence de la victimation", explique Laurent Mucchielli, sociologue et directeur de recherche au CNRS. Le sentiment d'insécurité, à la définition bien plus vague que le phénomène de victimation, "progresse dans tous les pays où ont été menées des enquêtes" comparables.

Alain Bauer, professeur de criminologie, préfère quant à lui le terme de "climat d'insécurité" à celui de "sentiment", car ce dernier ne relève pas d'une "réalité ressentie". Ainsi, si "l'effet de la peur ressentie peut être exagéré, cette dernière n'est pas basée sur rien". Le criminologue relève aussi le nécessaire "décalage entre la réalité vécue et la réalité enregistrée". L'explication en est double car d'une part, "les services de police n'enregistrent pas tout" et, d'autre part, "les gens ne portent pas plainte pour tout". Evoquant les violences aux personnes et notamment les violences répétées faites aux femmes et aux enfants dans leur propre famille, il note que "plus c'est grave, moins on porte plainte".

La baisse des violences faites aux personnes pointée par l'"estimation" de l'ONDRP", et dont Laurent Mucchielli regrette au passage qu'il se s'agisse "pas d'un organisme scientifique", est donc à relativiser.

Hausse des cambriolages, une explication commode?

Qui n'a pas entendu parler d'un proche, ami ou connaissance récemment cambriolé? Pas de méprise, l'augmentation des cambriolages (+50%) est réelle, mais est-elle une explication suffisante à la montée du "sentiment d'insécurité"?

Pour Alain Bauer, les cambriolages participent "de la victimation traditionnelle". Après un pic dans les années 90, explique-t-il, ces faits avaient connus un effondrement avant "une reprise technique". Celle-ci est liée au changement de nature du cambrioleur: "Puisqu'au lieu d'avoir un monte-en-l'air classique qui en fait un ou deux par jour, on a des équipes structurées qui en font dix, vingt voire trente par jour".

Selon Laurent Mucchielli, l'idée d'expliquer l'augmentation du sentiment d'insécurité par un fait de délinquance précis "est une naïveté que les milieux scientifiques ne s'autorisent plus depuis longtemps". "C'est une chose de demander aux gens s'il y a plus d'insécurité en France, et de demander aux gens s'ils ont peur chez eux", nuance-t-il.

Recrudescence des insultes racistes, homophobes?

L'enquête pointe également une augmentation des insultes à caractère raciste, antisémite, islamophobe, homophobe. Mais est-ce à dire que ces actes augmentent réellement ou simplement que la société civile en parle davantage?

Pour le sociologue, cette "tendance de fond dans la société française est à la baisse". En revanche souligne-t-il, des "hausses conjoncturelles" comme "pendant les dernières intifadas en Israël", peuvent ponctuellement changer la donne. Même chose pour l'homophobie et le débat du mariage homo, qui a ravivé temporairement une hostilité envers les homosexuels.

Adoptant un point de vue technique, Alain Bauer explique l'"effet de révélation de ce qui n'était pas pris en compte initialement", comme cela avait été le cas "pour l'inceste ou le viol et les agressions sexuelles, il y a 30, 40 ans". Personne ne sait réellement si ces actes augmentent explique en substance le criminologue, car il est encore trop tôt pour mesurer une baisse ou une augmentation durable.

Les politiques dans la seule "communication"?

Sur la réelle influence des déclarations de fermeté de Manuel Valls comme de ses prédécesseurs, la capacité du discours politique à rassurer les Français, et les démonstrations de force et de communication, tant le criminologue que le sociologue sont sceptiques.

"Si les criminels étaient sensibles au discours de qui que ce soit, ça se saurait. Ce qui a une influence sur leur activité c'est l'efficacité de la chaîne pénale, c’est-à-dire à la fois la capacité d'identification, d'interpellation, de déferrement et éventuellement de sanction. Or, notre système pénal est structurellement incohérent. Il arrête beaucoup, mais condamne peu", explique Alain Bauer. " Le sentiment d'insécurité a beaucoup progressé après avoir régressé, mais cela n'a rien à voir avec la politique, ça n'est en rien connecté", insiste-t-il.

Pour Laurent Mucchielli, le "sentiment d'insécurité" recouvre beaucoup d'autres questions que celle de la simple délinquance et notamment "la perception par les gens de l'époque et de la société dans laquelle ils sont".

David Namias